Si nous voulons vivre, au Théâtre Le Public ***

Si nous voulons vivre
Si nous voulons vivre - © Gregory Navarra

Hasard de programmation … ? Voici que le "ventre" du Théâtre Le Public résonne à nouveau de paroles de poète, de mots chocs pour dire le monde, la vie et les humains qui l’affrontent. Laurence Vielle, notre "poétesse nationale", refermait l’année en disant "ouf". En ce mois de janvier, le comédien Etienne Minoungou lance "Si nous voulons vivre", un spectacle nourri par l’écriture flamboyante et le génie visionnaire de Sony Labou Tansi. Romancier et auteur de théâtre, ce grand écrivain congolais s’est imposé comme un des phares d’une nouvelle génération d’auteurs francophones d’Afrique. Emporté par le sida en 1995, il a laissé six romans et une vingtaine de pièces de théâtre. Mais d’autres manuscrits sont peu à peu tirés de l’oubli ; ainsi paraît au Seuil en 2015 Encre, sueur, salive et sang, un recueil de dits et d’écrits qui s’étalent sur une vingtaine d’années, jusqu’à sa mort, et qui nous dévoilent un aspect méconnu de sa personnalité, le penseur et l’essayiste. Etienne Minoungou en a prélevé la substantifique moelle.

Le culot d’exister

Il faisait glacial ce soir-là. D’emblée une phrase attirait le regard, écrite à la craie sur une poutre de soutènement : "Les générations comptent par la qualité de leurs espérances". Du coup, nous avions un peu moins froid. Et puis, un musicien noir est arrivé, il s’est assis et a posé ses instruments autour de lui : ngoni, kora, flûte, arc à bouche. Des sonorités douces et profondes ont envahi l’espace confiné de la petite salle et nous ont transportés très loin. Du coup il faisait grand soleil. Comme tiré de sa méditation par la musique, Etienne Minoungou s’est levé et nous a adressé ces premiers mots : " Si nous voulons vivre … ". Tout ce qui a suivi était comme une réponse à cette hypothèse de départ, une sorte de discours sur le monde et l’être au monde, mais surtout sur notre demain. Le "nous" désigne parfois les Africains, mais le plus souvent il prend des dimensions planétaires : ayez le culot d’exister, nous dit Sony Labou Tansi, n’ayez pas peur de demain, mais osez changer le monde, car qui vous dit que le monde est déjà fait ? Mais pour inventer le futur, il faut du rêve, de l’imagination et de l’amour. Notre civilisation "bâcle l’humain", elle est basée sur le "cannibalisme économique et culturel". Et l’Afrique ne serait-elle pas "la survie poétique de l’humanité" ?

Elaborée il y a plusieurs dizaines d’années, parfois, cette pensée humaniste et écologique renvoie à celle de certains philosophes européens d’aujourd’hui, mais elle est coulée dans une forme poétique fulgurante et somptueuse que l’on retrouve peu chez les penseurs de chez nous. C’est aussi une pensée écrite pour être dite. Et Etienne Minoungou est passé maître dans cet art de tenir seul sur une scène, de se cogner parfois au public. Mais le ton n’est jamais à la harangue politique ni aux vérités assénées ; c’est celui de la conversation, de la palabre. On a presque envie de lui donner la réplique, à certains moments, tant sa relation aux spectateurs est simple et naturelle, sans démagogie aucune. Manipulant quelques rares accessoires, le comédien déambule sur le plateau, ses pas donnant le rythme aux mots. Et la musique, présente tout au long de la pièce, fait corps avec elle, qu’elle naisse des instruments africains ou du saxophone de Pierre Vaiana.

Sous le regard de Patrick Janvier, Etienne Minoungou nous propose, avec tout son talent de " diseur ", un " exercice de lucidité ", pas toujours confortable mais porteur d’espérance et témoignage de la magnifique vitalité des écritures africaines.

 

Si nous voulons vivre de Sony Labou Tansi

Avec Etienne Minoungou (comédien), Pietro Vaiana et Simon Winzé (musiciens)

Mise en scène Patick Janvier

A voir au Théâtre Le Public jusqu’au 4 février