"Propaganda !" de Vincent Hennebicq. Portrait ludique d'un manipulateur… démocratique

Eline Schumacher et  Achille Ridolfi dans "Propaganda!" de Vincent Hennebicq
Eline Schumacher et Achille Ridolfi dans "Propaganda!" de Vincent Hennebicq - © Emilie Jonet/Tanneurs

Vincent Hennebicq, comédien bilingue talentueux, franco-néerlandais (une denrée rare), est aussi un metteur en scène qui aime mêler les sujets de société et les scénographies spectaculaires. Sur un sujet aussi sérieux que la "propagande", il transforme en spectacle de music-hall et show télévisé l’histoire méconnue d’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud.

Au départ, Bernays est un agent d’artistes (pas les moindres, le grand chanteur Caruso ou le danseur mythique Nijinski) et producteur de théâtre. Mais aux Etats-Unis, il n’y a qu’un pas entre business du spectacle, industrie et politique. Il s’introduit donc dans le monde politique et économique comme "chargé des relations publiques", conseiller discret des princes, un des premiers "spin doctors" de l’histoire de la démocratie américaine.

Il a théorisé sa pratique en 1928 dans un livre au titre explicite "Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie" récemment réédité en français (Editions Zones). On y apprend notamment comment il a aidé le Président Wilson à faire entrer l’Amérique dans la guerre 14/18 en transformant une opinion publique pacifiste en interventionniste guerrière et en jouant sur la fierté nationale et la peur. Tiens, tiens… Avec une croyance de base : le capitalisme est la base de la démocratie, une démocratie musclée. 1928 : le contexte historique  c’est le communisme installé en Russie et Hitler à 5 ans de sa prise de pouvoir en Allemagne. Goering se serait même inspiré de Bernays pour ses propres théories !

Plus tard en 1954, agent de la CIA, il contribue à renverser Jacobo Arbenz, président démocratiquement élu au Guatemala mais qui voulait redistribuer aux paysans pauvres des terres monopolisées par la compagnie américaine United Fruit, la banane "Chiquita". En même temps le personnage Bernays avait des aspects apparemment "progressistes", défense des noirs et des femmes… pour leur faire consommer davantage de… cigarettes par exemple.

Ce cynique rusé, d’autant plus dangereux que sympathique, est incarné ici par Achille Ridolfi dont la rondeur souriante permet de faire avaler au public ses théories avec légèreté. La forme du spectacle un "show télévisé" à grand spectacle permet aussi le passage en douceur de la manipulation, avec une petite "embobineuse" de spectateurs, la délicieuse Kiki (Eline Schumacher, rigolote et jouant elle aussi de ses rondeurs). Il y a donc un mélange entre le personnage historique très intéressant, inconnu en Europe, évoqué par ses propres paroles.  Avec des vidéos contextualisent l’histoire et l’actualité. Et un show télévisé caricaturant une manipulation banale, réduite souvent à la vente forcée et au " petit " mensonge : marketing des produits, participation d’un public complice, etc.

Le mélange des deux réalités se fond plutôt bien au début du spectacle mais petit à petit le show l’emporte sur le fond et le personnage historique de Bernays s’estompe. Dommage. Néanmoins, le spectacle a une vertu : il nous oblige en permanence à nous méfier de tout ce qu’on nous affirme. Sans qu’un mot en soit dit, l’ombre des "fake news" plane sur le spectacle, 90 ans après la publication du bréviaire d’Edward "Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie". Des recettes exploitées ad nauseam par les tous les régimes, démocraties, de Trump à Netanyahou ou Bolsonaro, dictatures, de la Corée du Nord à l’Egypte ou la Chine officiellement communiste, de fait capitaliste d’Etat, ou ces Etats intermédiaires, les "démocratures", de Poutine à Erdogan. Ce spectacle souriant creuse plus profond qu’il n’y paraît.

"Propaganda !" de Vincent Hennebicq aux Tanneurs jusqu’au 2 février.