"Playback d'histoires d'amour" au Théâtre National

Playback d'histoires d'amour - Delphine Bibet
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Playback d'histoires d'amour - Delphine Bibet - © Marie-Françoise Plissart

 Critique *** 

Dalida et Barthes sur la même longueur d’ondes dans un premier spectacle très réussi.

Voilà une vingtaine d’années que la talentueuse comédienne Delphine Bibet habite nos scènes. Intéressée depuis toujours par le processus de création d’un spectacle,  elle se lance pour la première fois dans un projet personnel : "Playback d’histoires d’amour", créé au Théâtre de Namur le mois dernier. 

A l’origine de cette création : un atelier de Joël Pommerat sur le playback d’une chanson d’amour, "Elle était si jolie" d’Alain Barrière. "Sensation forte de créer une personne d’une identité sexuelle différente de la sienne, de s’approprier une autre voix, un autre souffle, l’histoire d’une autre personne au travers d’une chanson d’amour …". Ce sont les mots de Delphine Bibet pour définir le trouble éprouvé à ce jeu théâtral ambigu. De là à vouloir le partager avec des comédiens et un public, il n’y avait qu’un pas. L’amour … quel thème plus universel ? Et où s’épanouit-il le plus communément, sinon dans les chansons populaires, celles que nous fredonnons tous, qui traversent le temps et les classes sociales ? Celles qui nous ressemblent et nous émeuvent,  avouons-le, même si elles nous paraissent parfois ridiculement sentimentales et dégoulinantes de clichés. De Dalida à Arthur H en passant par Adamo, Françoise Hardy, Diane Dufresne ou Jo Dassin, ils sont tous convoqués ici pour nous parler de rencontre, d’absence, d’attente, de jalousie, de larmes ou de l’art d’esquiver les coups quand on est une boxeuse amoureuse …

Le scénographe Vincent Lemaire a planté les micros dans un de ces cabarets un peu tristes et fanés comme il en existait encore il y a peu dans nos villes. Delphine Bibet, elle-même sur le plateau, s’est choisi trois magnifiques complices, à la palette large, et doués de ce grain de folie et d’humour indispensables pour donner vie à ce cabaret désuet, entre distance ironique et émotion vraie. En un quart de tour, ils changent d’identité sexuelle, deviennent divas d’un soir en robe à paillettes ou costard pimpant, nettoyeur ou clients fantomatiques noyés dans leurs souvenirs.

Mais l’idée la plus audacieuse de Delphine Bibet est d’avoir associé à ces chansons un des livres phares de Roland Barthes : "Fragments d’un discours amoureux". Dans la mesure où l’écrivain explore l’expérience amoureuse et ses liens avec le langage, pourquoi en effet ne pas le faire dialoguer avec ces chanteurs qui racontent, avec leurs mots, les mêmes histoires? Le spectacle est construit comme un subtil entrelacs de réflexions, de chansons en playback ou fredonnées au naturel, de dialogues amoureux chuchotés, de situations esquissées. Des corps se cherchent, pathétiques parfois. On rit, on sourit et on est touchée aussi … parce qu’on s’y projette, un peu, beaucoup, dans ce cabaret de l’amour et de la vie. Sans doute peut-on y voir aussi en filigrane une réflexion sur l’identité et le travestissement, les rôles multiples qu’on peut jouer sur un plateau … ou dans la vie, et en particulier dans la relation amoureuse. Barthes lui-même n’use-t-il pas à l’envi, dans son ouvrage,  des mots  "masque", "scène", "réplique", qui renvoient au théâtre ?

En pratique

"Playback d’histoires d’amour"

Conception et mise en scène : Delphine Bibet

Avec : Delphine Bibet, Thierry Hellin, Catherine Mestoussis et Alexandre Trocki

A voir au Théâtre National jusqu’au 5 avril