"Peter, Wendy, le temps, les Autres", ou l’amour à l’épreuve du temps

Un spectacle original et touchant à voir au Théâtre de la Vie.

CRITIQUE ***

Ils s’appellent Charles et Charlotte, ils ont trente ans et ils sont tombés amoureux un soir au bord de la Semois. Pour un euro cinquante ils ont acheté à Redu "Lettres à D", le livre testament qu’André Gorz a écrit peu avant de se suicider à l’âge de 84 ans avec sa femme Doreen, atteinte d’une grave maladie. "Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais…"

La dictature du temps

Ilyas Mettioui et Camille Sansterre se sont inspirés de ce beau texte pour créer un projet original qui, à travers Charles et Charlotte, interroge le couple et la relation amoureuse. Banal ? Mille fois rabâché ? Peut-être, mais ce qui séduit ici, c’est la pertinence de l’angle d’attaque et la sincérité du ton. Qu’est-ce qui se cache derrière un "je t’aime" ? Jusqu’où s’engager quand on aime ? Comment lutter contre la "dictature" du temps, cet "étau qui se resserre autour de nous" ? Très vite, les deux personnalités s’affirment dans leur différence. Elle se pose plus de questions, elle est plus angoissée face à l’amour et à la vie. Elle veut établir des plans à long terme, lui préfère ignorer le temps, vivre dans l’instant présent, laisser le champ libre au hasard. Elle a besoin de croire en l’immuabilité parfaite du lien qui les unit, lui aime la découvrir à nouveau chaque jour.

C’est à Paul Pourveur, bien connu de nos scènes, qu’Ilyas Mettioui et Camille Sansterre ont confié l’écriture de leur spectacle. Avec toute la subtilité qu’on lui connaît, l’auteur a imaginé une forme simple qui rappelle les interrogations à l’origine du projet : un dialogue spontané, ponctué de réflexions, d’anecdotes, de souvenirs. Et si le sujet est sérieux, sensible, le texte ne manque pas d’humour. Sous le regard de Clémentine Colpin, Ilyas Mettioui et Camille Sansterre, également interprètes, sont remarquables de naturel et réussissent, dès le départ, à embarquer le public dans leurs discussions.

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« Peter, Wendy, le temps, les Autres » au Théâtre de la Vie Alice Piemme

Des seniors non-acteurs

Mais tout ceci ne serait qu’un bon spectacle si le duo n’avait inscrit au cœur du projet une idée magnifique : associer des seniors non-acteurs et confronter leur expérience aux atermoiements des deux trentenaires. Ce soir-là, Marc était assis à côté de moi. Alors qu’il était à mes yeux un simple spectateur, j’ai vu le comédien se tourner vers lui et le prendre à témoin. Un peu plus tard, c’est Annette qui a émergé du public. A la fin, tous les deux sont descendus sur scène pour nous conter leur histoire. Lui est l’homme d’un seul amour ; c’est une décision à prendre à chaque étape de l’existence, même si le chemin n’est pas toujours clairement tracé. Elle nous fait voyager au fil de ses grandes aventures amoureuses ; elle est celle qui part toujours, pour changer de vie. Chacun nous dévoile un objet emblématique du passé, lettres ou livre de comptines en allemand. Cette présence intime apporte une note profondément touchante et élargit le sujet vers une nouvelle dimension, en voie de disparition dans nos sociétés : la transmission entre générations.

EN PRATIQUE

" Peter, Wendy, le temps, les Autres " - A voir au Théâtre de la Vie jusqu’au 19 octobre

Conception : Ilyas Mettioui et Camille Sansterre

Mise en scène : Clémentine Colpin

Ecriture : Paul Pourveur

Jeu : Elyas Mettioui, Camille Sansterre et deux acteurs seniors, Annette et Marc