Pas pleurer, au Poche : adaptation très réussie d'un roman complexe

Pas pleurer, au Théâtre de Poche
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Pas pleurer, au Théâtre de Poche - © Yves Kerstius

CRITIQUE***

Appréhension … N’allais-je pas être déçue par la transposition de ce roman que j’avais tellement aimé … ? Mais je me suis rappelé que Denis Laujol avait fait ses premiers pas de metteur en scène dans une adaptation remarquée de Mars, le roman du suisse Fritz Zorn. Le résultat était à la fois fidèle à l’original et tout à fait personnel. Le même constat s’impose pour cette nouvelle création. Il m’a été donné ce soir-là de revivre mon plaisir de lecture, réenchanté par des voix, par des corps, des musiques, des images. L’essentiel du roman s’y retrouvait, tant la complexité du contenu que celle de l’écriture.

Pour lire un extrait du roman de Lydie Salvayre, Pas Pleurer, prix Goncourt 2014

L’auteur nous conte l’histoire de sa mère Montserrat, dite Montse, plongée dans la guerre civile espagnole dès l’été 1936. Montse n’avait que quinze ans à l’époque. Elle en a aujourd’hui nonante-six et a tout oublié de sa vie, sauf cette courte période dont elle livre le récit à sa fille, devant un verre d’anisette.

Aux côtés de son frère anarchiste, Montse découvre la révolution, la liberté et l’amour

Sur le papier comme sur le plateau, Pas pleurer, c’est d’abord un magnifique portrait de femme. Comme toutes les filles de son village catalan, Montse était destinée à servir comme bonne chez un riche propriétaire, et la famille lui avait déjà choisi un " novio ". Et puis voilà qu’éclate la guerre civile. Aux côtés de son frère anarchiste, Montse découvre la révolution, la liberté et l’amour. Ensuite vient la défaite et la fuite vers la France, seule, son bébé accroché à la taille et à qui elle répète : " Pas pleurer ".

Pas pleurer, c’est aussi un regard inédit sur la guerre civile espagnole, vécue au jour le jour par une toute jeune fille : exaltation révolutionnaire et espoir d’un monde nouveau, mais aussi désillusions. Montse voit la haine et la violence dans les deux camps. Au même moment, Bernanos dénonce les assassinats perpétrés par ses anciens amis franquistes sur l’île de Majorque avec la bénédiction de l’Eglise. Dans le roman, il est un personnage important dont le témoignage accompagne, en parallèle, celui de Montse. Plus discrète chez Denis Laujol, sa parole se fait également entendre, en voix off.

Enfin, Pas pleurer, c’est aussi une belle histoire de transmission, de complicité mère-fille. Cette complicité, la talentueuse et lumineuse Marie-Aurore d’Awans l’incarne à elle seule avec une formidable énergie : plantée au centre du plateau, micro dressé, elle glisse en virtuose - racines catalanes oblige - de la narratrice à la vieille maman, du beau français de l’une à cette langue savoureuse que l’autre s’est construite, une sorte de " fragnol " impur et bourré de confusions. La comédienne n’est pas seule sur le plateau, et la musique des mots trouve un écho dans celle d’une guitare. Mais on évite heureusement le kitch exotique, les " espagnolades ". Au fil du récit, Malena Sardi crée des musiques entre jazz, rock et classique, ou plus réalistes pour imiter le bruit des avions de chasse, mais qui sous-tendent le texte sans jamais lui en imposer. La scénographie est tout aussi sobre : en guise de décor, un écran qui propose, plutôt que les classiques documents d’époque auxquels on aurait pu s’attendre, des images abstraites puisées notamment dans l’œuvre de Tàpies.

Enfin la " touche " Laujol, c’est aussi, comme dans Mars, la lumière qui l’emporte sur l’ombre et l’humour sur le désespoir. Et s’il ne me reste qu’une seule image de ce spectacle, ce sera sans doute celle de Montse, ivre de sa liberté toute neuve, lancée pieds nus dans une danse folle. Pour conclure, une triple recommandation : allez voir le spectacle du Poche, lisez le roman de Lydie Salvayre, et redécouvrez Les grands cimetières sous la lune de Bernanos !

 

Pas pleurer, adapté du roman de Lydie Salvayre

Adaptation et mise en scène : Denis Laujol

Avec Marie-Aurore D’Awans, comédienne et Malena Sardi, musicienne

Au Théâtre de Poche jusqu’au 8 avril