"Partage de midi" au Théâtre de la Vie : une première mise en scène au lyrisme incandescent

Partage de midi, au Théâtre de la Vie
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Partage de midi, au Théâtre de la Vie - © Michel Boermans

CRITIQUE ***

La jeune comédienne Héloïse Jadoul foule les scènes de théâtre … depuis l’âge de neuf ans ! De quoi s’imprégner de mots, de voix, de lumières. Pas étonnant qu’elle ait eu envie de passer du côté mise en scène. Comble de l’audace : elle a choisi de se confronter au "répertoire", pas vraiment prisé de nos jours par les jeunes créateurs. Et de surcroît, un auteur que seuls osent aborder les plus aguerris : Paul Claudel.

Sous le soleil de midi, un paquebot fait route vers la Chine. Il emporte une femme, Ysé, et trois hommes : De Ciz, son mari dont elle a deux enfants embarqués avec eux, Amalric, un ancien amant manifestement désireux de la reconquérir, et enfin Mesa, un inconnu avec qui une relation passionnée va se nouer. Après moult péripéties en terre chinoise, Ysé finira par rejoindre Mesa blessé pour mourir avec lui. De Ciz étant mort, plus rien ne s’oppose à leur union et les deux amants s’épousent dans un rituel qui mêle amour profane et foi religieuse.

A la version "officielle" de 1948, Héloïse Jadoul a préféré celle de 1905, publiée à compte d’auteur pour un petit cercle d’amis. Un texte encore tout vibrant de la liaison passionnée de Claudel avec une femme mariée rencontrée sur le bateau qui l’amenait en Chine, Rosalie Vatch, dont il aura une fille, Louise, et qui lui a inspiré le personnage d’Ysé. Le public devra attendre plus de quarante ans avant de prendre connaissance de la pièce, sous sa forme remaniée et … assagie.

On peut ne pas adhérer aux idées de Claudel, catholique conservateur, telles qu’elles s’incarnent dans "Partage de Midi" : opposition entre la  chair et l’esprit, obsession du péché et désir de rédemption. A cet égard, le personnage de Mesa, auquel l’auteur s’identifie, est emblématique : comme Claudel, il a souhaité entrer dans les ordres, mais Dieu n’a pas voulu de lui, et c’est avec le sentiment exacerbé de sa faute qu’il commet l’adultère et devient l’amant de "la femme interdite". Seul le sacrifice final leur permettra de laver le péché et, purifiés, de se rejoindre dans l'éternité. Et pourtant … quelle force dans l’évocation de l’amour, profane et sacré, associés dans le même désir d’absolu et de don total de soi !

On peut aussi trouver ringarde l’image de la femme véhiculée par Ysé. Belle et coquette, femme fatale,  elle semble n’exister que comme proie et objet de désir. "Petite fille", elle est ballottée d’un homme à l’autre, d’un pays à un autre, sans pouvoir maîtriser grand-chose de son destin. "Je ne réfléchis pas" dira-t-elle à Mesa, je n’ai pas appris". Mais n’est-ce pas le reflet des conceptions majoritaires à l’époque ?

Difficile, par contre, de résister à la magie de la langue claudélienne, à la beauté fulgurante de ses métaphores, à la puissance de ses rythmes. Les comédiens s’emparent du texte avec un naturel et une intensité remarquables, sans jamais céder à l’emphase. Ils maîtrisent avec une étonnante maturité le verset claudélien, ce vers libre et souple qui est comme une respiration, une pulsation venue des profondeurs de l’être et en résonance avec l’univers. Avant toute chose,  faire vibrer les mots et leur pouvoir incantatoire, telle est visiblement l’option privilégiée par la metteuse en scène, plutôt que raconter une histoire ou analyser des personnages. Et le premier acte, dans le huis clos du bateau, est presque conçu comme une cantate à quatre, loin de tout réalisme.

Réalisme banni également de la scénographie (Bertrand Nodet) qui, pour chacun des trois actes, met en jeu un élément symbolique simple, fort et poétique. Les rayons du soleil flamboient au premier acte à partir de quatre banderoles dorées suspendues comme des voiles, l’espace ensuite s’assombrit et s’embrume, faiblement éclairé par des spots posées au sol. Enfin les dernières scènes baignent dans une atmosphère presque irréelle par la présence de miroirs déposés sur le plateau.

Un spectacle puissant, au lyrisme incandescent. Cette première mise en scène est une belle surprise !

EN PRATIQUE

"Partage de midi" de Paul Claudel

Mise en scène : Héloïse Jadoul

Avec : Alessandro de Pascale, Adrien Desbons, Emile Falk-Blin et Sarah Grin

A voir au Théâtre de la Vie jusqu’au 13 avril