"Oh les beaux jours" de Samuel Beckett au Rideau / Théâtre des Martyrs ***

Anne Claire - "Oh les  beaux jours"
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Anne Claire - "Oh les beaux jours" - © Alessia Contu

Anne-Claire rayonnante dans la mise en scène de Michael Delaunoy.

Critique :

Voilà une pièce qui n’a plus trop la cote (peut-être pourrait-on en dire autant du théâtre de Beckett en général … ?). Trop bavarde ? Trop mythique (comment échapper à l’image légendaire de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault ?) ? Trop contraignante pour le metteur en scène et le scénographe ? N’est-il pas frustrant en effet de diriger une comédienne amputée d’une partie importante de son corps, et de sa presque totalité au second acte? Et comment imaginer un décor quand les didascalies précisent qu’il se réduit à un "petit mamelon en pentes douces dans une étendue désertique d’herbe brûlée" ?

Merci à Michael Delaunoy et à son équipe d’avoir relevé le défi et redonné à ce chef-d’œuvre tout l’éclat qu’il mérite. Un projet fomenté de longue date, nous dit-on, puisqu’il serait né au Conservatoire de Bruxelles … il y a une trentaine d’années ! Anne-Claire y incarnait le rôle de Winnie, lors d’un atelier, et son jeu avait déjà suscité l’admiration de ses camarades. Aujourd’hui, à l’âge du rôle, son talent a superbement mûri et Winnie devient, grâce à elle, un personnage attachant et fort, rayonnant d’humanité.

"Oh les beaux jours" nous parle notamment du temps qui passe, des souvenirs qu’on égrène avec un brin de nostalgie. Une sonnerie stridente rappelle de manière implacable aux protagonistes qu’une nouvelle journée commence. "Oh le beau jour que ça va être, encore un !". Enterrée jusqu’à la taille, Winnie salue pourtant le soleil matinal et retrouve avec le sourire ses occupations quotidiennes : tenter de converser avec Willie, son compagnon, aussi taiseux qu’elle est bavarde, et explorer minutieusement le contenu de son sac "aux profondeurs insondables". Sous le regard de Michael Delaunoy, Anne-Claire s’adonne à ces gestes futiles avec un plaisir de petite fille, elle détaille avec gourmandise brosse à dents, lunettes, mouchoir, carte postale, … comme autant d’objets précieux qui la relient à l’existence. La cinquantaine radieuse, elle incarne une Winnie résistante, coquette jusqu’au bout des ongles, prête à affronter dignement son sort et le rituel répétitif qu’il lui impose. Elle sombre, mais en chantant, et le "ça que je trouve merveilleux !", répété à l’envi, résonne moins comme une constatation ironique que comme un tonique cri du cœur. Et n’oublions pas que parmi les trésors du sac figure un revolver … Winnie est libre de mettre fin à ses jours. Par ailleurs, loin de considérer Willie avec mépris ou indifférence, elle l’associe à ses réflexions et ses préoccupations, et tout engluée qu’elle soit dans son carcan, la comédienne se tourne souvent vers lui (Philippe Vauchel) pour l’inviter à répondre. On se trouve face à un couple, solidaire dans la survie.

Nous voilà bien loin de la vision amère et sombre qui nous est donnée généralement de cette pièce. Michael Delaunoy parvient à faire des personnages de Beckett des êtres familiers, joyeux et pathétiques à la fois, sans pour autant gommer la dimension métaphysique de l’œuvre. Entre fidélité aux didascalies et invention personnelle, le talentueux Didier Payen a conçu une scénographie qui rend plus admirable encore la performance d’Anne-Claire. Bref, une version d’anthologie !

INFOS

Oh les beaux jours " de Samuel Beckett

Mise en scène : Michael Delaunoy

Interprétation : Anne-Claire et Philippe Vauchel

A voir au Théâtre des Martyrs (production du Rideau de Bruxelles) jusqu’au 9 mai