Nicole Malinconi : je n'écris pas pour juger mais parce que je suis touchée par une question

Un Grand Amour
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Un Grand Amour - © Zvonock

Révélée en 1985 avec Hôpital silence, Nicole Malinconi est l’une des auteures majeures de la littérature belge contemporaine. Jean-Claude Berutti a choisi de porter à la scène son livre Un grand amour, paru aux éditions Esperluète en 2015.

L’auteure nous rappelle quel est le point de départ de ce texte :

Je suis partie de ce livre intitulé Au fond des ténèbres, écrit par Gitta Sereny. Ce livre m’a été offert par mon éditeur Denoël au moment où celui-ci a accepté de publier mon livre Vous vous appelez Michèle Martin. Il m’a dit : " lisez-le, c’est en lien avec ce que vous avez écrit sur Michèle Martin ". Et en effet j’ai découvert une rencontre entre cette journaliste Gitta Sereny et Franz Stangl en prison, condamné à perpétuité pour avoir dirigé le camp de Treblinka. Elle lui a notamment posé la question : " que pouvez-vous dire de vous pour que l’on comprenne comment vous avez été amené à agir ainsi ? ". Et au cours de cette rencontre, il a expliqué ses actes, les a justifiés à certains moments en disant que si cela n’avait pas été lui, c’aurait été quelqu’un d’autre. Mais jamais il ne s’est demandé pourquoi il en était arrivé là. Ce n’est que tout à la fin de leur entretien qu’il aboutit à un constat, une vision de ce qu’il a fait. Et là il est bouleversé parce qu’il ne comprend pas pourquoi il a agi ainsi. Il mourra 24 heures plus tard dans sa cellule, de mort naturelle. Après la mort de Stangl, Gitta Sereny est allée rencontrer sa femme au Brésil pour lui demander si elle savait et comment elle avait vécu tout cela. Elle reconnaît qu’elle savait et que, devant les mensonges de son mari, elle n’a pas investigué davantage et a fait comme si elle le croyait. Et son débat intérieur s’est mué en acquiescement progressif favorisé par toute une série de personnes qui lui ont menti. Et elle se conforte dans ce mensonge social pour se dire que son mari n’aurait pas été capable de faire ça. Cette capacité de déni est profondément humaine, hélas.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce personnage au point de vouloir lui consacrer un texte ?

C’est une question, qui a présidé aussi à mes rencontres avec Michèle Martin : jusqu’où une femme peut-elle aller pour un homme ? Jusqu’à quel oubli d’elle-même, jusqu’à quelle dénégation de sa propre conscience peut-elle aller? C’est plus compliqué qu’un mensonge, c’est un déni, c’est-à-dire refuser de savoir. Et je me dis maintenant que cette manière de dénier était sans doute renforcée, pour Teresa Stangl, par un univers, une société, et une idéologie qui lui rendaient le mensonge plus confortable. En effet, si son mari avait refusé de collaborer, la famille était en danger de mort. Et donc elle a eu peur, mais c’est toute la question de la responsabilité : jusqu’où va-t-on, où sont la lucidité et la force intérieure qui permettent à quelqu’un de dire, malgré tout, " je parle ". Elle ne l’a pas fait.

Peut-on la comparer avec Michelle Martin qui, elle, a collaboré avec son mari ?

En fait c’est la même question et cela rejoint aussi la capacité d’amour. Teresa affirme que c’est par amour qu’elle est restée avec son mari, mais on peut se demander comment son amour pouvait encore trouver du sens au moment où elle se rend compte que son mari était entraîné dans cette horrible complicité. N’aurait-il pas pu trouver du sens dans un questionnement qui aurait été une secousse pour l’inciter à ne pas agir de la sorte ? Or elle n’a pas provoqué cette confrontation, elle s’est tue.

Vous la jugez dans ce texte, ou bien avez-vous préféré garder une certaine objectivité ?

C’est au lecteur et au spectateur à le dire. Je n’écris pas pour juger, mais parce que je suis touchée par une question, et mon travail consiste à tout mettre dans l’écriture, y compris cette question-là. Mon travail n’est ni polémique, ni juridique, ni sociologique, c’est un travail d’écriture.

On a souvent comparé votre écriture à celle de Marguerite Duras, cela ne vous pèse-t-il pas à la longue?

Je ne suis pas sûre que l’on me renvoie encore cela maintenant. On me l’a beaucoup dit au début, pour mes premiers livres et, entre autres pour Hôpital silence, et là c’est vrai que je ne nie absolument pas cette référence, cela m’a même plutôt honorée, parce que justement Duras a été quelqu’un dont l’écriture m’a donné le désir d’écrire moi-même. Avec le temps, je pense qu’à mon insu, mon écriture a évolué et je ne pense pas que cette comparaison avec Duras soit aussi juste maintenant.

Il y a une très belle phrase de Ravel qui disait à ses élèves : " ne craignez pas d’imiter vos maîtres, si vous êtes destinés à continuer, viendra bien pour vous le moment de l’inévitable trahison " Aujourd’hui on ignore trop souvent ce phénomène de la transmission, on n’en parle plus aux enfants.