"My father held a gun", un joyeux playdoyer pacifiste au Théâtre National

CRITIQUE ***   

On avait découvert Sahand Sahebdivani et Raphael Rodan au TTO en 2015 avec "Kingdom of fire and clay". Leur nouveau spectacle débarque au Théâtre National à la faveur d’une co-production inédite entre la grande maison et la petite salle de la Porte de Namur.

Nichés au fond du plateau, deux musiciens - guitare et clarinette - vous régalent déjà les oreilles ; doubles des comédiens, ils ne quitteront pas la scène et mêleront subtilement leurs notes aux péripéties du spectacle. Les deux acteurs déboulent soudain devant vous, animés d’une belle énergie, et vous invitent d’emblée  dans leur jeu. Ils vont vous parler de guerre et de paix, paraît-il … Leur présence n’est-elle pas déjà en soi un signal d’espoir ? En effet, Sahand Sahebdivani est né à Amsterdam de parents iraniens, et Raphael Rodan a grandi en Israël. Des ennemis jurés selon les critères géopolitiques qui gouvernent le monde … Adeptes du storytelling (art du récit), tous deux se sont rencontrés aux Pays-Bas et construisent désormais des projets ensemble.

A l’origine des guerres : les frontières, qui divisent, isolent et attisent les haines. Et de vous coller sur le sol un ruban blanc au tracé rectiligne impitoyable. Contre toute attente, ce n’est pas vers les conflits du Moyen Orient qu’ils vous mèneront d’abord, mais vers la première guerre mondiale. A travers des lettres, touchantes, de jeunes soldats à leur famille, leur fiancée, et qui disent l’horreur de ce massacre dont ils ne voulaient pas. Et puis voici la Noël 1914 : face à face au cœur des tranchées, un Allemand et un Français baissent leur fusil, refusant de tuer l’adversaire. Une onde de paix se répand … Ne pourrait-on un jour danser sur les frontières et transformer les champs de bataille en terrains de foot ? Mais comment prôner la paix si l’on n’a pas réussi à combattre la violence en soi ? Gandhi n’a-t-il pas cessé un jour de battre sa femme ? Et les femmes, justement, pourquoi ne font-elles pas la guerre, et que peuvent-elles pour l’empêcher ?

Rafael Rodan et Sahand Sahebdivani vous bouleversent quand ils évoquent les combats de leurs pères : l’Iranien, torturé dans les geôles du Shah, et l’Israélien devenu pacifiste après avoir dû tirer sur de jeunes terroristes réfugiés dans une école. Et cette question des fils : s’il faut désobéir à des ordres porteurs de mort, n’est-il pas lâche de ne pas prendre les armes, parfois ?

Tout cela n’est pas très drôle, me direz-vous … En fait, on rit et on sourit aussi, grâce à l’humour et à la joyeuse dose d’autodérision dont jouent les comédiens, et d’ailleurs l’absurdité de la guerre n’est-elle pas en soi source d’ironie ? Nos deux complices sont passés maîtres dans l’art du storytelling, cette méthode de communication qui, au fil de récits et d’anecdotes, vous mène à la réflexion plus sûrement, selon eux, que de sèches démonstrations. D’où l’impression, parfois, d’une trame irrégulière … mais cette irrégularité fait toute la saveur de ce texte incisif qui, après chaque point de côté, revient au motif initial. Ajoutez à cela une formidable présence scénique et un bagout irrésistible capable de secouer (gentiment) le public le plus apathique.

EN PRATIQUE

" My father held a gun " de Sahand Sahebdivani, Rafael Rodan et Albert Maizel.

Mise en scène : Vasile Nedelcu

Avec : Rafael Rodan et Sahand Sahebdivani (comédiesns), Guillermo Celano et Iman Spaargaren (musiciens)

A voir au Théâtre National jusqu’au 15 février.

Spectacle en anglais, surtitré en français.