"Mousson" d'Anja Hilling, soap opéra d'aujourd'hui finement réalisé, à voir au Poème 2

Mousson d’Anja Hilling
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Mousson d’Anja Hilling - © M.Hubinon

CRITIQUE ***.

La dramaturge allemande Anja Hilling n’est plus tout à fait une inconnue chez nous. C’est Georges Lini qui nous a révélé son talent à travers la pièce Tristesse animal noir, montée en 2016. Elle nous revient aujourd’hui au Poème 2 avec Mousson (2005). Bouleversée par ce texte, la comédienne Dominique Pattuelli a entraîné dans son élan une formidable équipe et fait appel au metteur en scène Xavier Lukomski pour orchestrer le travail.

D’emblée, le trouble est au rendez-vous : en ces temps de pandémie où deux sièges vides vous séparent de votre voisin, le plateau vous renvoie une image similaire. Assis à distance l’un de l’autre, les comédiens vous regardent, immobiles ; des rubans adhésifs inscrivent au sol les limites territoriales à respecter. Tout au long du spectacle, quand les corps se mettront en action et réagiront aux autres, l’espace qui les sépare restera de règle, enfermant chacun dans sa solitude.

Comme dans Tristesse animal noir, un événement va bouleverser des consciences et des vies, avec la puissance d’une mousson. A Berlin, un enfant, Zippo, est mort, fauché par une voiture… Qui est coupable ? La conductrice ? La mère ? L’enfant ? Le père ? Le hasard ? Autour de cette banale tragédie, Anja Hilling tisse un réseau complexe d’émotions et d’interrogations. Comment survivre à ce drame ? Quelles stratégies adopter pour ne pas sombrer ? Les tensions latentes s’exacerbent, des liens se cassent, d’autres se nouent au fil d’une narration qui mêle plusieurs histoires parallèles, à la manière des soap opéras. Paula (Agnès Guignard) et Bruno (Jean-François Bourinet), la mère et le père, vont s’éloigner peu à peu l’un de l’autre et fuir vers d’autres amours. Paula est obsédée par le souvenir du sandwich au fromage que son fils ne mangera jamais. Auteur de séries B pour la télé, Bruno est licencié ; la disparition de son enfant lui inspirera-t-elle une nouvelle création ? En face, il y a Sybille (Dominique Pattuelli) et Coco (Anna Galy), amantes sur le point de se séparer. Sybille est l’automobiliste qui a renversé Zippo. Réalisatrice de documentaires sur des ethnies lointaines, elle se réfugie au Vietnam ; mais les pluies incessantes l’empêchent de mener à bien son travail, et c’est son propre visage qu’elle offrira à sa caméra. Entre ces deux couples, l’insaisissable et ambiguë Mélanie, assistante de Bruno.

Chez Anja Hilling, jamais de pathos dans l’expression des sentiments, mais au contraire une violence intérieure, presque froide en apparence et souvent teintée d’ironie. Du feu sous la glace. Sous le regard de Xavier Lukomski, les comédiens ont trouvé la juste distance vis-à-vis de leurs personnages, leurs failles, leurs non-dits, les histoires qu’ils se racontent pour échapper à la culpabilité… et à eux-mêmes.

Le metteur en scène maîtrise avec brio ce récit choral, véritable kaléidoscope de scènes souvent très courtes qui se croisent à un rythme soutenu. Il faut également souligner le travail remarquable de Marc Doutrepont, orfèvre du son : didascalies, bruitages et musique forment  en écho une riche toile de fond. Le rôle du narrateur et de l’animateur radio a été confié à l’excellent Bruno Borsu.

Ce spectacle intelligent et fort nous le confirme : Anja Hilling est décidément une plume avec laquelle il faut compter.

En pratique

Mousson d’Anja Hilling

Mise en scène : Xavier Lukomski (Théâtre des 2 Eaux)

Jeu : Bruno Borsu, Katel Borvon, Jean-François Bourinet, Anna Galy, Agnès Guignard, Dominique Pattuelli

Décor sonore : Marc Doutrepont

A voir au Poème 2 jusqu’au 20 septembre