"Mère Courage et ses enfants" au Théâtre des Martyrs

Rock et mitraillettes pour une version actualisée de ce grand classique du 20e siècle.

CRITIQUE

Après Nora, l’héroïne d’Elfriede Jelinek (" Ce qui arriva quand Nora quitta son mari "), c’est une autre figure féminine emblématique que Christine Delmotte-Weber choisit de mettre en lumière. Elle s’appelle Anna Fierling, mais on la surnomme  Mère Courage. Accompagnée de ses trois enfants, cette cantinière parcourt l’Europe pendant la guerre de Trente Ans, traînant sa carriole dans le sillage des armées. Un texte prémonitoire écrit par Brecht à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’il était exilé en Suède.

Pour la metteuse en scène, il fallait actualiser le propos de l’auteur et donc moderniser la pièce, du moins dans ses détails les plus datés. La carriole de l’héroïne, omniprésente, à la fois maison, refuge et outil de travail, se transforme en caravane-bar de tôle rouillée. Fusils et mitraillettes remplacent les épées, …  Par contre, on a choisi de conserver, sous forme de projections,  les informations historiques qui situent chaque étape du parcours, clés nécessaires pour suivre la pièce. Le spectateur se retrouve donc dans cette situation étrange d’avoir un pied dans le passé et l’autre dans le présent… Mais pourquoi pas ?

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« Mère Courage et ses enfants » au Théâtre des Martyrs Gaël Maleux

On sait combien la musique, composée par Paul Dessau, est fondamentale dans la pièce. Elle rythme les pas de l’héroïne et commente l’action. Là aussi, Christine Delmotte-Weber a choisi un compromis astucieux : puissantes et très modernes, les mélodies demeurent, mais les arrangements ont été confiés à Pierre Slinckx. Entre rock et électro, ils apportent une touche actuelle qui séduira le public jeune. Comédienne et chanteuse, Daphné D’Heur campe une Mère Courage débordante de vigueur et de gouaille, fière de sa liberté, roublarde aussi, et qui continue jusqu’au bout à courir les champs de bataille pour y exercer son commerce. Elle est entourée d’excellents acteurs qui contribuent à insuffler à l’ensemble un rythme et un dynamisme neufs en regard de l’œuvre originale.

Dans la vision qu’en donnent Christine Delmotte-Weber et son équipe, la pièce de Brecht n’a rien perdu de sa pertinence et de sa charge critique. Elle reste, aujourd’hui encore, un brûlot contre l’horreur de la guerre, de toutes les guerres. Si celle de Trente Ans a éclaté pour des motifs religieux, on sait qu’elle est devenue par la suite une lutte de pouvoir entre les grandes puissances européennes.  Mère Courage en fera elle-même les frais. La guerre la fait vivre, mais elle lui ravira ses deux fils. Par son commerce, elle dépend du cycle perpétuel des guerres et le nourrit en même temps, à l’instar des marchands d’armes aujourd’hui. Elle incarne aussi la figure du pauvre, du faible, à la merci des puissants, et obligé, pour survivre, de subir le pire des destins.

EN PRATIQUE

" Mère courage et ses enfants " de Bertold Brecht

Mise en scène : Christine Delmotte-Weber

Jeu : Daphné D’Heur, Soufian El Boubsi, Alain Eloy, Sarah Joseph, Romina Palmeri, Anthony Sourdeau, Valentin Vanstechelman, Jérémie Zagba et Bogdan Zamfir

A voir au Théâtre des Martyrs jusqu’au 31 octobre

et le 2 novembre, au Central à La Louvière.