"Mare Nostrum" au Théâtre de la Vie - Drame de la migration au cœur d'un village de pêcheurs

Mare Nostrum - au Théâtre de la Vie
Mare Nostrum - au Théâtre de la Vie - © Nicolas Verfaillie

CRITIQUE

En ouverture, quelques notes d’une mélodie naïve jouée par la comédienne Lénaïc Brulé sur un petit xylophone pour enfants ; ce sera un des leitmotive musicaux qui traversent le spectacle. Un matériau domine la scénographie : le plastique. Il couvre le sol, les murs et gonfle aussi pour former des vagues aux ondulations inquiétantes. Il habille de cirés jaunes les quatre pêcheurs qui suivent avec angoisse les prévisions de la météo marine. Au mur un tableau s’affiche avec la date du jour, 22 décembre, et deux colonnes vides où devraient normalement s’inscrire à gauche le produit de la pêche et à droite les "autres"… Mais la situation n’est pas normale, car le temps est à la tempête et les chalutiers sont cloués à quai. Les jours passent, l’attente est longue et suscite d’amères réflexions sur la précarité du métier, mais "arrêter la pêche, jamais ! C’est tout ce qu’on connaît !". Enfin, six jours plus tard, les vents s’apaisent et nos quatre marins peuvent dérouler les cordages et hisser les filets, une opération presque chorégraphiée et visuellement très impressionnante. Mais une autre épreuve les attend : dans leurs filets, ils découvrent aussi onze corps, sept hommes, trois femmes et un enfant …

Le thème de la migration parcourt nos scènes ces derniers temps, depuis les tranches de vie documentaires jusqu’aux fictions épiques. C’est encore le cas ici avec la création d’un  texte de l’auteure belge Aïko Solovkine, déjà distinguée par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour son premier roman "Rodeo". La tragédie décrite est de celles dont nous n’avons déjà que trop souvent eu connaissance. L’originalité de ce bref récit apparaît notamment à travers le point de vue adopté : c’est la parole des pêcheurs qu’on entend, leurs réactions face à ce drame qui les touche au plus près de leur vécu quotidien. Même si la pêche est bonne, le cœur n’y est pas. Mais faut-il ramener ces corps au port au risque de subir d’interminables enquêtes qui entraveront leur travail ? La décision est prise : rejeter les corps à la mer et garder le silence. On se justifie comme on peut : de toute manière, il n’y a pas de survivant … Racisme pas loin : "mauvaise race d’un mauvais continent au mauvais endroit" … "nous on s’est battus pour tout ce qu’ils veulent" … On se rassure en leur chantant une berceuse, on conserve une amulette ou un chapelet, histoire de garder une trace … Mais aussi comment ne pas être hantés par ces images ? La daurade qu’on s’apprête à manger ne s’est-elle pas nourrie de cadavres de migrants ?

De manière sobre et poignante,  Aïko Solovkine nous mène au cœur d’un questionnement qui, à travers ces pêcheurs à la vie dure et précaire, touche toutes les consciences. Comment choisir quand sur la balance il y a d’un côté un idéal humanitaire abstrait et de l’autre la réalité du quotidien ? Par ailleurs, si cette mer qui leur offre leur gagne-pain est aussi celle qui fait chavirer les embarcations des migrants, ne faut-il pas enfin adopter une politique migratoire plus juste ? Les quatre comédiens du collectif Groupe Sanguin prennent le texte à bras le corps, loin de tout réalisme réducteur et avec la complicité de la scénographe Morgane Steygers qui, outre le plastique, fait un usage intensif de l’eau, cette eau qui lave les consciences et engloutit les idéaux.

En pratique

"Mare Nostrum" de Aïko Solovkine

Mise en scène : le Groupe Sanguin

Avec : Lénaïc Brulé, Yannick de Coster, Adrien Hoppe et Anaïs Spinoy

A voir au Théâtre de la Vie jusqu’au 26 janvier