"Lutte des classes" au Théâtre des Martyrs

Lutte des Classes
Lutte des Classes - © Andrea Messana

CRITIQUE***

Celestini aux couleurs de la jeunesse dans un premier spectacle très réussi

Vous être accueillis comme de vieux amis, avec café, biscuit et mot de bienvenue. La petite salle des Martyrs s’est transformée : vous voilà assis de part et d’autre d’un espace de jeu étroit comme un couloir, dans une chaleureuse proximité avec les acteurs.

"Moi je suis communiste, merci !" C’est tout l‘univers d’Ascanio Celestini qui vous est d’emblée offert en partage, son marxisme joyeux et son savoureux langage. L’écrivain italien est bien connu chez nous, comme interprète de ses textes ou comme metteur en scène, et l’on n’oubliera pas les magnifiques prestations de David Murgia dans Discours à la nation et Laïka. Raison de plus pour saluer l’audace de ces deux jeunes comédiens, Iacopo Bruno et Salomé Cricks, fraîchement sortis du Conservatoire de Mons (mais déjà remarqués) qui réussissent pleinement leur pari d’explorer cette œuvre à leur tour. C’est son roman "Lutte des classes" dont ils s’inspirent, en y intégrant aussi des bribes d’interviews et des chansons qui ont accompagné l’écriture de ce texte.

Au centre de ce récit à la première personne, Marinella et Nicola, employés dans un call center, à raison de 85 centimes l’appel de 2minutes 40. Du travail à la chaîne en somme… et sous contrat à durée limitée, une précarité imposée comme si on vous fourrait dans la poche tous les trois mois une bombe à retardement. Vous finissez par oublier son tic-tac et à vous habituer. Vous habituer aux nuits d’insomnie, à l’angoisse du lendemain, aux clients homophobes ou obsédés sexuels qui monopolisent la ligne. Mais Celestini dénonce bien au-delà de ses deux héros. C’est le monde du travail qui est dans le viseur : précarité institutionnalisée,  licenciements massifs, abrutissement généralisé … Et de comparer "les infatigables serviteurs de l’Etat ou de l’entreprise" à "des hamsters qui font tourner la roue". Et d’évoquer avec ironie le célèbre "Arbeit macht frei" (" Le travail rend libre ") apposé sur le portail d’Auschwitz.

Chez Celestini, la pensée politique n’est jamais sèche ni abstraite; le texte regorge d’anecdotes, d’images, d’expressions populaires et d’humour. Les acteurs s’en emparent avec une force jubilatoire qui explose à travers la voix et le corps; ils haranguent debout sur les chaises, grimpent sur les gradins, arpentent le sol, croisent hardiment votre regard, empoignent une guitare… Les dialogues alternent avec les moments où chacun dévoile une histoire personnelle ou une réflexion qui ajoutent une touche au tableau. Marinella aurait voulu devenir pape ou cardinal, mais pas de chance, elle est une fille …Nicola évoque son frère et ce don qu’il a de pouvoir dire les mots à l’envers …n’est-ce pas une manière de faire la révolution, de "retourner le monde" ? Mais la révolution est-elle possible, interroge Celestini en filigrane ? N’est-ce pas un rêve, comme ces culs qu’on vous montre à la télé ?

Iacopo Bruno et Salomé Cricks réussissent haut la main ce premier spectacle, avec une fraîcheur et une sincérité communicatives, tout à fait dans l’esprit de l’auteur, de même que la scénographie, réduite à l’essentiel : un plateau et des lumières. Et sans doute se retrouvent-ils dans cette dénonciation de la précarité, eux qui font leurs premiers pas sur les planches, en sachant que beaucoup sont appelés, mais que peu sont élus …

 

EN PRATIQUE

"Lutte des classes" d’après Ascanio Celestini

Mise en scène et interprétation : Iacopo Bruno et Salomé Crickx

A voir au Théâtre des Martyrs (petite salle) jusqu’au 20 octobre