"Long life the life that burns the chest" d’Armel Roussel aux Tanneurs

Si Wedekind écrivait aujourd’hui "L’Eveil du printemps" … 

CRITIQUE ***

Presque fragile, il s’avance dans l’immensité nue du plateau et se présente : il a vingt-huit ans, il est estonien, comédien, et s’appelle Jarmo Reha. Armel Roussel, nous dit-il, l’a engagé pour cette nouvelle création. Première surprise : le metteur en scène, qui s’entoure le plus souvent d’une tribu d’acteurs, a misé ici sur un seul comédien, étranger à son cercle familier, et leur complicité artistique est une des forces du spectacle. Mais ce personnage unique va se démultiplier aux quatre coins du monde … sur grand écran !

Depuis ses études de théâtre à l’INSAS, Armel Roussel porte en lui "L’éveil du printemps", cette pièce de Frank Wedekind qualifiée de "cochonnerie" dès sa parution en 1891. Après l’avoir longuement étudiée, souvent approchée, il la met en scène pour la première fois l’an dernier. Mais la démarche ne peut s’arrêter en si bon chemin, la dynamique est lancée : cette œuvre est si riche d’interrogations ancrées dans le présent, pourquoi ne pas confronter celles-ci à d’autres cultures, observer, comparer, … ? Ainsi est né, à partir de l’œuvre de Wedekind,  le projet d’une tétralogie dont le second volet est ici incarné par le talentueux Jarmo Reha.

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« Long life the life that burns the chest » d’Armel Roussel aux Tanneurs Veljo Poom

Dans les pas d’Armel Roussel et du jeune acteur, et grâce à la caméra de Julien Stroïnovsky, nous découvrirons comment les thématiques de l’auteur allemand résonnent aujourd’hui au Japon, au Sénégal et en Inde. De jeunes comédiens racontent leur relation au théâtre, à la politique, à la religion, à l’amour, au sexe, … Un récit se construit au fil des rencontres, sans jamais tomber dans la monotonie d’une enquête systématique : il s’agit d’abord de capter la vie, depuis le workshop organisé à Tokyo jusqu’à ces scènes filmées à Pondichéry où les acteurs indiens avaient répondu à l’invitation d’Armel Roussel en montant "L’éveil du printemps". Cette exploration s’avère passionnante et révèle, au-delà des différences, des points communs : précarité de l’artiste, méfiance vis-à-vis du politique, patriarcat triomphant. A travers ces témoignages, ce sont aussi des sociétés que l’on sonde : pesanteurs, non-dits, inégalités… Observez le salut japonais qui exclut tout contact avec le corps de l’autre, et vous comprendrez pourquoi cette société est friande de sexe virtuel et bannit l’expression des émotions.  Le Sénégal compte encore 43% d’analphabètes, nous dit-on… "Nous n’avons pas encore réussi à supprimer le système des castes" reconnaît une jeune femme indienne. Mais l’’Europe a-t-elle des leçons à donner … ? Comment ne pas revenir transformé d’un tel voyage, plus lucide, ébranlé dans ses certitudes … ? C’est la conclusion du spectacle.

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« Long life the life that burns the chest » d’Armel Roussel aux Tanneurs Veljo Poom

"Long life the life that burns the chest" est un des projets les plus personnels d’Armel Roussel. Derrière le personnage du jeune comédien estonien, n’est-ce pas lui qui se profile ? Et les thématiques de Wedekind ne sont-elles pas les siennes ? Pour la première fois, il utilise la vidéo comme matériau de base de son travail, instaurant un dialogue captivant entre l’ici et le maintenant de la représentation et les images filmées, entre le comédien européen sur la scène des Tanneurs et tous ses jeunes collègues du bout du monde rencontrés autour de "L’Eveil du printemps". Entre documentaire et fiction, théâtre et cinéma, un spectacle intelligent, sensible et non dénué d’humour : on vous donnera même tous les trucs pour devenir un parfait Japonais, un Sénégalais pur jus ou une authentique Indienne …

EN PRATIQUE

" Long life the life that burns the chest " d’Armel Roussel (Compagnie [E]Utopia)

Jeu : Jarmo Reha

A voir au Théâtre Les Tanneurs jusqu’au 9 novembre