Les voies sauvages : une belle histoire d'alpinisme et de transmission

Les voies sauvages
Les voies sauvages - © Beata Szparagowska

Le Rideau de Bruxelles aux Brigittines. 

CRITIQUE***

Bien connu de nos scènes, l’écrivain Régis Duqué a eu envie d’adapter au théâtre les conversations menées avec son ami Dominique De Staercke, alpiniste chevronné, champion des 4000 mètres. Le texte a fait l’objet d’une lecture au RRRR Festival en 2015 et ensuite d’une création théâtrale au Poche de Genève en 2017.

Le plateau de la salle Mezzo est nu ou presque. Une table de bois avec quelques livres et un verre d’eau. Aucun accessoire, aucune image ne viendra troubler ce sobre espace scénique. Seuls les sons de Guillaume Istace et les lumières de Dimitri Joukowsky  accompagneront le comédien Cédric Juliens dans son voyage. Il surgit lentement de l’ombre, le regard illuminé par cette passion de la montagne qu’il va nous transmettre pendant 1h20. Mais pas question de faire briller des exploits extrêmes, annonce-t-il d’emblée. Pas de guerrier ni de conquête ici, seulement " une victoire sur soi-même ". Et des histoires aussi, de rencontres, de grands froids et de mémorables cordées.

Nous apprendrons notamment les mots, les techniques et les astuces du parfait montagnard : le bivouac et ses variantes, la crête (à préférer aux flancs, plus dangereux), la sangle (qui apprivoise le rocher, plutôt que le crampon qui le blesse). Mais ce que révèle ce récit, c’est aussi et surtout une philosophie, un choix de vie, un certain regard sur le monde et sur l’homme. Prendre de la hauteur, c’est se reconnecter avec le cosmos et avec soi-même, se réapproprier le temps. Tout commence par la préparation du sac à dos … " Tout ce qui n’est pas indispensable est superflu " nous dit-on. Consigne : partir léger et retrouver cette liberté que notre société d’abondance nous a fait oublier. Pourquoi cette angoisse du manque qui taraude l’homme moderne ? Choisir aussi les chemins de traverse où l’on se sent vivre intensément et où la solitude se partage avec les compagnons de cordée. Et de fustiger notre société marchande qui  est parvenue à récupérer cet esprit d’aventure en créant un tourisme de montagne soi-disant démocratique…pour amateurs nantis.

Affronter les cimes c’est aussi apprendre à lâcher prise, à accepter qu’on est vulnérable. La nature est plus puissante que nous et peut nous anéantir en un éclair. Mais que faire de cette peur qui est tapie en nous ? Il ne sert à rien de vouloir " l’abattre comme un mur ". Mieux vaut l’accepter, l’apprivoiser, et la transformer en " transe paisible ".

Cédric Juliens se révèle magnifique conteur. Il capte l’attention dès le premier regard et ne vous lâche plus. Il partage généreusement avec vous les éblouissements, la magie des paysages de neige, le dialogue avec  la lune par la fenêtre du refuge. Mais aussi les moments angoissants où il faut choisir entre une mort assurée et la honte d’appeler un hélicoptère à la rescousse. Il s’approprie de manière très physique, sur le souffle, l’écriture de Régis Duqué, faite d’oralité et de rythmes poétiques proches du vers libre.

Revers de la médaille : l’alpinisme est une addiction qui finit par vous isoler des humains  d’en bas et risque de vous enfermer dans une sorte d’aristocratie pleine de mépris pour les minables randonneurs  voués aux " prairies à vaches ". Aujourd’hui, après avoir bouclé la boucle des 4000 mètres,  Dominique De Staercke est " rentré dans le rang " et passe ses vacances d’été à jouer aux boules dans le Lubéron… Mais son témoignage, Les voies sauvages, ira rejoindre dans notre bibliothèque, grâce à Régis Duqué, les livres de Rebuffat et  Frison-Roche.

EN PRATIQUE

" Les voies sauvages " 

Ecriture, mise en scène et espace scénique : Régis Duqué, d’après les récits de Dominique De Staercke

Interprétation : Cédric Juliens

Une production du Rideau de Bruxelles à voir aux Brigittines jusqu’au 30 septembre

Le texte de la pièce est publié chez Lansman