Les carnets du sous-sol d'après Dostoïevski, portrait magistral d'un anti-héros

Les carnets du sous-sol
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Les carnets du sous-sol - © Isabelle De Beir

CRITIQUE ***

Elle est bien finie, la trêve des confiseurs ! Le Boson a choisi d’ouvrir sa nouvelle année avec un des textes les plus sombres de Dostoïevski, "Les carnets du sous-sol", dans une adaptation et une mise en scène de Benoît Verhaert. Ecrit à la première personne, il se présente comme le journal d’un misanthrope profond, mais qui s’inclut lui-même dans cette humanité qu’il hait, ce qui le rend plus complexe,  plus trouble et plus moderne.

Fonctionnaire retraité, il vit depuis vingt ans terré dans une cave comme une souris. Et la petite salle du Boson à laquelle on accède par un escalier descendant, joue parfaitement son rôle souterrain. Les spectateurs sont alignés tout autour de la misérable piaule et son décor défraîchi. C’est d’abord sur un tapis de course que Benoît Verhaert déverse sa hargne muette, pour agresser ensuite sa machine à écrire. "Je suis un homme malade", tels sont les premiers mots qu’il lui dicte. Et un peu plus loin : "Je n’ai jamais rien su devenir, ni un héros, ni un insecte". Si sa maladie est aussi d’ordre physique (il souffre du foie), elle touche surtout son être : il s’agit d’un excès de conscience et d’intelligence. Comment l’homme clairvoyant, ne voyant autour de lui que le mal et le chaos, pourrait-il se lancer dans l’action ? Le comédien incarne, avec la fougue qu’on lui connaît, cet anti-héros qui a choisi "l’inertie contemplative", tout en clamant sans cesse sa révolte stérile. De la machine à écrire au tapis de course (simulacre de mouvement), et du jeu d’échecs  au miroir (qui  lui renvoie une image détestée), il éructe sa rage "vénéneuse" et les tourments de son cerveau intranquille.

Dans la seconde partie, notre "héros" ressasse ses échecs. Humilié par un officier qui est passé à côté de lui en l’ignorant, en le "chassant comme une mouche", il a été trop lâche pour lui envoyer la lettre qu’il lui destinait. Mais surtout, il a été incapable d’aimer Liza, la jeune prostituée qu’il rêvait pourtant d’arracher à sa condition. Benoît Verhaert a choisi de donner vie à ces deux personnages, qui ne sont dans le texte qu’images convoquées par la mémoire. Une touche de réalisme et une bouffée d’air dans ce huis-clos étouffant, qui nous vaut aussi le bonheur de retrouver Céline Péret. Tout d’abord, déguisée en officier, la comédienne passe comme un fantôme pour rappeler l’injure passée. Et surtout, elle incarne Liza. Sa beauté froide et diaphane, sa voix délicate offrent un beau contraste avec la véhémence du fauve qui  lui fait face.

On a dit de ce monologue de Dostoïevski qu’il était le "laboratoire" des grands romans de la maturité. Et en effet, à travers ce portrait d’un écrivain tourmenté, on lit déjà en filigrane les obsessions de l’auteur, coulées dans une forme originale et une écriture puissante. Merci à Benoît Verhaert et ses complices de nous en transmettre la force et la modernité.

INFOS PRATIQUES :

Les carnets du sous-sol d’après Dostoïevski

Adaptation et mise en scène : Benoît Verhaert (Théâtre de la Chute)

Interprétation : Céline Péret et Benoît Verhaert

A voir au Théâtre Le Boson jusqu’au 20 janvier