Le vent souffle sur Erzebeth, de Céline Delbecq

Le vent souffle sur Erzebeth
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Le vent souffle sur Erzebeth - © Alice Piemme

"C’est une femme habitée par la perte, la peur de l’abandon, et aussi par les forces de la nature"

CRITIQUE ***

Si vous avez vu le dernier spectacle de Céline Delbecq, attendez-vous à être surpris par ce nouvel opus. L’enfant sauvage, en effet, s’inscrivait dans une réalité sociale d’aujourd’hui, ancrée dans un temps et un lieu précis, comme un appel d’urgence à considérer le sort des enfants abandonnés en quête d’amour. Le texte était coulé dans un monologue. Rien de tout cela ici, du moins en apparence.

D’emblée, nous voici plongés dans un univers de légende : l’étrange village de Somlyo, sur une île perdue au milieu de nulle part, à une époque indéfinie. Le narrateur nous dit aussi qu’un volcan y veille et que le vent y souffle six jours par mois. Ce vent chamboule les paysans du coin. Il peut aussi rendre fou : la jeune Erzebeth présente les signes inquiétants d’une pathologie inconnue. Son corps et son comportement semblent génétiquement liés à la tempête qui frappe régulièrement le village. Un jour, elle sauve une petite fille de la noyade et devient l’héroïne du village. Mais hantée par le souvenir de son père mort et de son amant disparu, elle redoute la vieillesse, le temps qui passe et la répétition inlassable du cycle des saisons et des enfantements. Seul le sang d’un enfant pourra apaiser ses angoisses.

Céline Delbecq s’est toujours intéressés aux êtres borderline, hors cadre. Et c’est encore le cas ici avec cette jeune femme monstrueuse qui lui a été inspirée par la figure légendaire d’Erzebeth Bathory, une comtesse hongroise du seizième siècle, sorte de Dracula féminin. Toute la pièce est centrée sur elle, superbement incarnée par une Charlotte Villalonga frémissante et ambigüe, à la fois meurtrière et victime de sa névrose. Dans la pièce, les personnages qui l’entourent se définissent par rapport à elle, au regard qu’ils portent sur sa folie. La mère, solide paysanne soucieuse de son champ de betteraves (poignante Muriel Bersy), aime sa fille mais ne la comprend pas. Le médecin (impressionnant Jules Roy) tente de trouver des explications à son mal : se basant sur les théories quantiques, il avance que les atomes de la jeune femme, née un jour de tempête, seraient liés à celle-ci. Quant à la communauté villageoise, elle ne peut que rejeter cet être de désordre qui menace sa cohérence. Après avoir été acclamée comme une héroïne, elle devra payer son crime par la mort.

Poème épique et fable intemporelle portée par une écriture puissante, Le Vent souffle sur Erzebeth est comme un ovni hors du temps et des modes. On songe au romantisme noir des sœurs Brontë, mais aussi, par l’utilisation de masques et l’omniprésence de la mort, à Ensor et Ghelderode. La tragédie grecque n’est pas loin non plus, notamment à travers le chœur des paysans (douze comédiens amateurs), qui commente les événements par la voix ou le mouvement, et structure ainsi l’espace. Quant au narrateur (excellent Réal Siellez), il est celui qui crée la distance, ce sont ses mots qui tissent le récit de la légende. Accentuant l’impression d’étrangeté, la scénographie de Delphine Coërs joue sur la profondeur de champ : si le plateau est totalement nu, un tulle noir tendu dans le fond dévoile à certains moments des images hallucinées, ainsi que les cinq musiciens de la fanfare qui accompagnent l’histoire. Et si la nature joue un rôle essentiel dans la pièce, elle n’est jamais que suggérée.

Sommes-nous finalement si loin de l’Enfant sauvage ? Erzebeth n’est-elle pas, à sa manière, une enfant sauvage, angoissée par la mort et la peur de l’abandon ?

Infos pratiques

Le vent souffle sur Erzebeth, écriture et mise en scène de Céline Delbecq

Interprétation : Muriel Bersy, Julien roy, Réal Siellez, Charlotte Villalonga et les habitants du village : Sylvie Bouchez, Yves Bouguet, Simon Braem, Alfred Brunel, Martine Courtois, Pascale Crombez, Liam Debruel, Hugues Dutrannois, Nancy De Fauw, Véronique Lambrechts, Louison Martens, Lucie Pousset, Dominique Rinchiuso.
Fanfare : Cyril Crepel, Christian Dumeunier, Emmanuel Florio, Joël Grigolato, François Houx.

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