Le Théâtre des Tanneurs fait peau neuve

Ce soir-là, le foyer des Tanneurs vibrait d’une fièvre toute particulière. C’était la première du premier spectacle de la saison et la première saison entièrement construite par le nouveau directeur, Alexandre Caputo. Avant d’assumer ces nouvelles fonctions, celui-ci avait notamment créé, pour le Théâtre National, le Festival XS : pendant trois jours, un "menu tapas" composé de formes courtes qui convoquent tous les arts de la scène. Alexandre Caputo a eu l’excellente idée d’adapter ce "success concept" à sa nouvelle maison. Plusieurs créations seront ainsi précédées d’un spectacle plus court, à voir…ou pas. Les plus gourmands choisiront l’entrée et le plat principal, les autres se contenteront de l’un…ou de l’autre. A l’affiche pour le moment : en ouverture, "Be careful", une performance de la jeune artiste indienne Mallika Taneja, et ensuite  "No One", nouveau projet de la compagnie Still life.

Les lieux se sont aussi transformés : un petit salon oublié a été rouvert, en prolongement du foyer. Et pour découvrir la première proposition de la soirée, nous avons ouvert les portes d’une salle de répétition voisine. Bref, un espace élargi et repensé pour mieux accueillir le public.

"Be careful" *** Une performance audacieuse et surprenante

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Be careful Tani Simberg

Sur le plateau, une montagne de vêtements bien rangés, depuis les chaussettes jusqu’aux écharpes. Leurs couleurs vives étincellent sous les spots et renvoient à ces clichés de beautés en saris qui vantent "l’Inde éternelle". Cabine d’essayage ?  Oui, en quelque sorte. Malika Taneja surgit de l’ombre, complètement nue et vous fixe de son œil incisif. La suite, je pourrais vous la raconter, mais au risque de vous dévoiler le surprenant scénario imaginé par l’actrice. En démontant la notion de sécurité, en attaquant le préjugé selon lequel la tenue vestimentaire d’une femme pourrait excuser un viol, "Be careful" dénonce une culture - la sienne, mais pas seulement - qui continue à considérer la femme comme quantité négligeable ou proie sexuelle.

"No One" *** Un fait divers sans paroles magistralement orchestré

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No One au Théâtre les Tanneurs © Alice Piemme

Nous voici dans la boutique d’une station-service au décor réaliste façon Hopper. Par les grandes baies vitrées, on aperçoit la pompe à essence dans la nuit. Le ventilateur souffle un peu de fraîcheur. On entend aussi un aspirateur qui se rapproche, poussé par le patron du lieu. Celui-ci fredonne, mais par contre on ne l’entendra jamais parler, ni lui, ni les autres personnages. Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola ont mis au point, au sein de leur compagnie Still Life, un théâtre muet très original : leur langage repose uniquement sur les actions, les gestes et les bruits. D’abord dérouté peut-être, vous entrerez peu à peu dans cet univers du non-dit  qui demande un regard actif et vous titille l’imagination.

Un groupe de touristes agités déboule brusquement : leur bus est tombé en panne dans le coin et leur guide tente en vain de joindre l’assistance dépannage. Mais voilà quele téléphone de la station, leur seul moyen de s’en sortir, disparaît sans laisser de traces. La tension monte entre le garagiste suspicieux, le groupe de touristes en colère, une mère dépassée par les pleurs incessantes de son bébé, un jeune chauffeur excité et un mystérieux motard. Quelqu’un finira par payer pour les autres et devenir le coupable idéal ; il sera lynché par le groupe.

Cette fois encore, Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola mettent en scène la fragilité de l’humanité et l’absurdité de ses comportements : comment une foule, livrée à ses pulsions primaires, en arrive à désigner un bouc émissaire. Phénomène  banal répandu dans toutes les sphères de la société, chaque fois que l’intérêt commun est menacé. Au sommet de leur art, ils parviennent à nous captiver sans qu’une seule parole soit prononcée, par une maîtrise virtuose du rythme et de l’espace. Les mouvements et les gestes sont précis, tracés au millimètre près, les visages et les corps expriment une multitude de sentiments, mais sans l’exagération propre au cinéma muet.  La distribution, parfaite, réunit cinq acteurs  professionnels et dix figurants. Enfin dans "No One", les deux artistes manient aussi une de leurs armes favorites, l’humour, parfois très noir, basé sur la répétition, les effets de groupe, le décalage…au point qu’au pire moment du drame, le public est hilare !

En pratique

"Be careful" de et avec Malika Taneja

A voir au Théâtre Les Tanneurs jusqu’au 25 octobre

"No One" conception et mise en scène : Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola

Jeu : Julie Dieu, Colin Jolet, Muriel Legrand, Sophie Leso, François Regout et un groupe de figurants.

A voir au Théâtre Les Tanneurs jusqu’au  5 octobre, au Centre Culturel de Huy le 6 octobre et à la Maison de la Culture de Tournai les 19 et 20 novembre (dans le cadre du NEXT Festival )