"Le printemps des barbares", d'après Jonas Lüscher au Théâtre de Poche

Pierre Sartenaer "Le Printemps des Barbares"
Pierre Sartenaer "Le Printemps des Barbares" - © Yves Kerstius

La piscine, le dromadaire et le krach boursier.

CRITIQUE ***

Une oasis aux portes du désert tunisien. Un complexe hôtelier de luxe, le Thousand and One Night Resort : piscine, tentes climatisées, dromadaires … Conçu sur le modèle du campement berbère, ou plutôt "sur le modèle de ce qu’avaient dit les études de marché de l’idée que se faisait d’un camp berbère un touriste occidental". C’est là que débarque le narrateur, patron suisse d’une entreprise florissante de télécommunications ; il est chargé de rencontrer un prospère sous-traitant local, Slim Malouch, également propriétaire de l’hôtel. Notre flegmatique voyageur n’est pas tout seul dans son paradis formaté. Un mariage fastueux y est organisé pour un riche couple britannique arrivé avec famille et amis, la crème des traders de la City. "Bruyants et sûrs d’eux, sveltes et athlétiques. Même en maillot de bain, ils semblaient porter un uniforme." Mais au lendemain de la fête, très alcoolisée, le réveil est brutal pour ces jeunes loups de la finance : pendant la nuit, l’Angleterre a fait faillite, la livre sterling ne vaut plus un clou et les cartes de crédit sont devenues des bouts de plastique inutiles. Dans la panique générale, le vernis social craque, les fragiles barrières morales s’effondrent, et les instincts barbares se déchaînent chez les golden boys en perdition. Dans un chaos apocalyptique, on casse, on brûle et on tue sans retenue.

Pour sa nouvelle création, Xavier Lukomski  a adapté le premier roman du jeune écrivain suisse Jonas Lütscher, très remarqué lors de sa parution en 2013. Il nous restitue habilement les moments forts de ce conte philosophique, sa violente charge critique, son humour percutant et son élégante écriture. A la manière d’un Voltaire, l’auteur y fustige " l’homo capitalisticus ", la toute-puissance de l’argent et l’inhumanité de ceux qui gouvernent la finance mondiale. Lointaine fiction, le cataclysme décrit par Lütscher ? Pas si sûr … car la crise de 2008, qui l’a probablement inspiré,  n’est-elle pas inhérente au système ? Si l’auteur souligne le mépris de classe et le racisme ordinaire de ces Britanniques en goguette, il n’épargne pas pour autant l’opportunisme politique et la cupidité cynique des élites locales : la fortune de Slim Malouch ne s’est-elle pas construite grâce au travail des enfants qu’il cache dans son atelier ? Proche de Candide, le narrateur se contente d’observer, incrédule et goguenard, la comédie sociale et les événements extravagants qui se déroulent sous ses yeux.

C’est à Pierre Sartenaer que Xavier Lukomski a confié le rôle considérable du narrateur.  On connaît le talent du comédien, cofondateur de la compagnie Transquinquennal, et c’est un plaisir de le retrouver ici, seul en scène pour la première fois.  Formidable raconteur d’histoires, son intelligence du texte, son humour pince sans rire et son débit très personnel  font merveille. Sous le regard à la fois complice et inquiétant de son portrait, de son double, qui domine le plateau dans la scénographie intrigante de Michèle Hubinon.

En pratique

Le printemps des barbares d’après Jonas Lücscher

Adaptation et mise en scène : Xavier Lukomski

Interprétation : Pierre Sartenaer

A voir au Théâtre de Poche jusqu’au 31 mars

Retrouvez l'interview de Pierre Sartenaer et Xavier Lukomski dans "Jour Première"