Le père, la mère, l’exil : des thématiques abordées par deux "seuls en scène"

Au Théâtre de Liège : "Nous avons cru à l’amour qu’Il a pour nous" de et par Meissoune Majri

CRITIQUE :

Meissoune Majri est née à Tunis. Elle a grandi en France, mais a très vite noué des liens avec la scène artistique liégeoise. "Nous avons cru à l’amour qu’il a pour nous" est son premier texte porté à la scène.

Un grand voile blanc suspendu et déployé sur le sol irradie sous les spots. Il révélera plus tard sa transparence et jouera aussi le rôle d’écran où viendront s’imprimer des images pâlies de la Tunisie des origines.

C’est le décès de sa mère qui va pousser Meissoune Majri, à présent adulte, à interroger la vie et le rôle de la défunte dans la construction de sa propre identité, et à revenir sur les traces de son enfance tunisienne. Point de départ : une sépulture française dans le carré musulman, et cette interdiction, pour la gent féminine, d’assister aux funérailles. Un des nombreux paradoxes soulevés dans le texte. Celui-ci résonne d’abord comme un hommage à cette mère qui a dû apprendre à se taire, à réprimer, pour ouvrir la voie à sa fille, qui a su "porter loin le regard au-delà du tunnel". Si elle ne lui a pas appris l’indépendance affective vis-à-vis des hommes, du moins lui a-t-elle enseigné l’indépendance matérielle.

Pas de logique narrative dans ce voyage impressionniste fait d’aller et retour entre France et Tunisie, présent et passé, confidence intime et réflexion. Un des moments clés est le retour au pays après des années d’éloignement, et les sentiments complexes qui traversent alors la narratrice : l’impression d’être une touriste, de ne pas être reconnue par ses pairs arabes, mais aussi la révolte contre le poids des traditions et notamment cette haine du corps qui incite encore certains hôteliers à interdire aux couples non mariés une chambre double. Mais c’est aussi l’indignation face à une architecture qui impose si visiblement les traces de la colonisation française.

Des souvenirs d’enfance resurgissent, violents parfois : le racisme des enfants à l’école de l’exil et les efforts des siens pour paraître blancs. Ou le pubis de la mère rasé sur ordre de l’imam. Car c’est le désir de Dieu qui a remplacé celui de l’époux chez la femme vieillissante.

Le metteur en scène Olivier Boudon joue subtilement avec l’espace et la distance : la comédienne tantôt nous fait face, toute proche, tantôt nous parle dissimulée derrière le voile devenu transparent. Les images qui se superposent alors - photos de mariage, rituel ancestral de la lessive, … - transforment ce décor tout simple en délicat palimpseste. Petit bémol : on souhaiterait que Meissoune Majri nous transmette avec plus de conviction et de naturel ce texte fort et si personnel.

EN PRATIQUE

"Nous avons cru à l’amour qu’Il a pour nous", Texte et interprétation : Meissoune Majri

Mise en scène : Olivier Boudon

A voir au Théâtre de Liège jusqu’au 25 janvier et à l’Espace Magh les 28 et 29 janvier

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Sam Touzani © DR

Au Théâtre Blocry : "Cerise sur le ghetto" de Sam Touzani

CRITIQUE

Sam Touzani, c’est un vieux routier des planches qu’on retrouve, presque un ami ; voilà plus de vingt ans qu’il nous parle, sans tabou, d’identité, de religion, de sexualité et d’intégration. Nous l’avons connu virulent, éructant contre les pesanteurs de la religion et des traditions familiales, mais aussi le racisme et la violence coloniale. Avec toujours cet humour qui crée la distance salutaire et aiguise la réflexion.

Dans ce quatrième solo, il se fait plus tendre et nous entraîne dans une quête/enquête intime : qui sont ses parents, ces rifains exilés à Molenbeek pour fuir la misère de leur terre natale? Pourquoi le père parle-t-il tout seul, étranger à sa famille, réfugié dans la prière ? Nous découvrirons le secret enfoui et la culpabilité paralysante, comme une blessure impossible à guérir. En féministe militant, Sam Touzani nous fera aussi l’éloge de sa mère, la passionnée de justice qui osera dénoncer la tentative de corruption au consulat marocain de Bruxelles. Du haut de sa cinquantaine, il jette un regard ému sur ces parents à la fois si proches et si lointains ; maintenant qu’il s’est construit une identité, à la fois avec et contre eux, une identité faite de tous ces courants qui s’entrecroisent et s’enrichissent, il n’a plus à se justifier.

Mais le Touzani libre-penseur ne peut s’empêcher de fustiger l’emprise persistante de la religion dans sa commune de Molenbeek et la haine de l’Occident qui s’y exprime trop souvent. Ne peut-on croquer une cerise dans la rue un jour de ramadan sans se faire insulter ? Le sous-titre du spectacle, "Le pouvoir de dire non", prend alors tout son sens.

Gennaro Pitisci, complice de longue date, met en lumière tous les talents de cette bête de scène : sa forte présence, sa souplesse de danseur et son charme. Autre atout : Sam Touzani n’est pas seul sur le plateau. Derrière un voile se cache Mathieu Gabriel, formidable homme-orchestre qui déploie tout au long du spectacle des paysages sonores tissés de musiques, de sons, de bruitages en direct. Un subtil accompagnement qui élargit l’horizon des mots et stimule l’imagination du spectateur.

Bref, dans "Cerise sur le ghetto", vous retrouverez Sam Touzani comme vous l’aimez : profond et léger, grave et souriant, acide et bienveillant.

EN PRATIQUE

" Cerise sur le ghetto ", Texte et interprétation : Sam Touzani Mise en scène : Gennaro Pitisci

Musicien : Mathieu Gabriel 

A voir au Théâtre Blocry jusqu’au 30 janvier et à l’Espace Magh du 3 au 6 mars