Le Misanthrope : Molière à l'ère des réseaux sociaux

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Dominique Serron (Infini théâtre)
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Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Dominique Serron (Infini théâtre) - © Pierre Bolle

Critique ***

Dans une mise en scène de Dominique Serron

Démodé, Molière ? Souvenir d’école poussiéreux ? Dominique Serron et son Infini Théâtre nous démontrent tout le contraire. Et pourtant, pas une virgule du texte n’a été modifiée, et les comédiens s’approprient les alexandrins de l’auteur avec une diction parfaite digne du Grand Siècle. Par quelle magie les étudiants assis à mes côtés ce soir-là ont-ils quitté la salle avec des étoiles dans les yeux ?

La metteuse en scène est passée virtuose dans l’art de réenchanter les grands classiques. Ici elle est partie d’une idée simple et ingénieuse qui permettait de sauter hardiment les siècles sans écorner les vers ni galvauder les grands thèmes du Misanthrope : les paradoxes de l’amour, le conflit entre l’être et le paraître… Parmi les changements qui ont marqué l’évolution des sociétés, il faut pointer les modes de communication et de relation à l’autre. Les salons rassemblaient à l’époque les frivoles et les opportunistes prêts à toutes les compromissions pour se faire bien voir à la cour, mais aussi les artistes et les intellectuels, avides de reconnaissance sociale, comme Oronte venu soumettre à l’approbation de ses amis le sonnet médiocre qu’il vient d’écrire. Existe-t-il encore aujourd’hui, ce monde des salons où se jouent les sentiments, les réputations, les vies parfois ? Oui, mais ailleurs … sur les réseaux sociaux ! Dans la mise en scène de Dominique Serron, Célimène tient salon sur son blog ou sur Facebook, et y entretient habilement la flamme de ses nombreux soupirants qui, comme elle, cultivent avec soin leur image. On peut imaginer qu’elle y parle aussi de ses secrets de beauté, de " life style " et de déco, dans ce besoin frénétique qu’ont les jeunes aujourd’hui de s’afficher sur la toile, de se mettre en scène librement, de se créer une personnalité, essentiellement à travers les objets dont ils s’entourent et se parent. Ainsi Célimène déboule sur le plateau en fashion victim, les bras croulant sous les sacs frappés des lettres magiques qui signalent les grandes marques de fringues. Son alcôve intime est une sorte de carrousel que font tourner les hommes qui la poursuivent de leurs assiduités. Une jolie métaphore visuelle qui donne le ton à toute la scénographie, simple et légère, où l’image vidéo joue évidemment un rôle important. C’est sur Internet, en effet, que nous lirons les messages de Célimène à ses amoureux. C’est sur Internet aussi qu’apparaîtront les visages des deux marquis, Acaste et Clitandre, incarnés par un seul comédien, Vincent Huertas, qui joue également, en " life ", le rôle d’Oronte.

Laure Voglaire est une Célimène très convaincante, mélange subtil de spontanéité juvénile et de calcul. Alceste était incarné ce soir-là par un magnifique Laurent Capelluto (en alternance avec Patrick Brüll), un Alceste séduisant par son authenticité et son mépris des mondanités, touchant par son aveuglement amoureux et agaçant par son irréductible misanthropie. On retrouve aussi François Langlois, excellent Philinte, avec sa bonhomie sympathique et son réalisme terre à terre. Alexia Depicker assume à la fois les rôles d’Eliante, la sage cousine de Célimène, et d’Arsinoé, la commère frustrée et experte en calomnies.

Bref, un Misanthrope qui sonne très juste. Il ne choquera pas les plus anciens et réjouira les jeunes générations, notamment par son questionnement sur l’addiction aux réseaux sociaux.

 

Informations pratiques :

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Dominique Serron (Infini théâtre)

Interprétation : Patrick Brüll ou Laurent Capelluto, Alexia Depicker, Vincent Huertas, François Langlois et Laure Voglaire