"Le dernier salut". Trois vieux briscards du National tirent leur révérence dans les rues de Bruxelles. Croquants. ***

"Le dernier salut", mise en scène de Nicolas Buysse, au Théâtre National
"Le dernier salut", mise en scène de Nicolas Buysse, au Théâtre National - © Hubert Amiel

Jean-Pierre Bodson, Patrick Donnay et Alfredo dit Fredo Canavate sont de vieilles connaissances pour le vieux critique que je suis. Je les ai vus jouer, à la fin des années 1980, à l’Atelier Ste Anne, où certains pratiquaient déjà l’art du théâtre sous Philippe Van Kessel, promu ensuite à la tête du National. A l’époque on engageait encore des comédiens à l’année et ils ont bénéficié de cet avantage de stabilité. Les voici retraités "d’office" à 65(?) ans comme partout dans la fonction publique. Ils en font une fiction tendre et comique avec l’aide de Nicolas Buysse, spécialiste d’un théâtre de rue itinérant.

Critique :

Une fiction ? Ben oui,  ils se la jouent "victimes honteusement chassées" alors que chacun a encore des projets plein la tête ! Mais ça marche, humour au coin des lèvres.

Nicolas Buysse a déjà produit au Théâtre de Namur puis au National deux spectacles de rue "Trop de Guy Béart tue Guy Béart" et "Walking Therapy". Le principe est chaque fois le même : à partir d’un schéma et d’un texte bien centrés, obliger les acteurs à affronter le public (et le passant !) dans la rue pour donner un autre naturel à leur performance. L’avantage : ça oblige les acteurs à sortir de leur zone de confort… tout comme le spectateur. Par ce temps frisquet et pluvieux, pas facile comme spectateur non plus de déambuler dans Bruxelles, avec un casque sur des oreilles encapuchonnées et une longue tige surmontée d’une loupiote entre les mains. Mais on s’y fait vite et un peu d’esprit scout rend la promenade sportive et drôle, encadrée par des "bergers" du National, les "gilets jaunes" de l’aventure.

Tout commence dans un petit bistro non loin du National où les trois lascars en frac se livrent à un petit numéro de music-hall rigolard, histoire de planter et le décor et le sujet en teintes aigres douces. Puis commence la ballade sous la pluie (pas tous les jours !!!)qui insinue  le charme de la mélancolie. On partage une sorte d’hommage aux acteurs âgés mais bien vivants dans un espace aux lieux mythiques du centre de Bruxelles, la place de Brouckère, le Métropole, une chaîne internationale qui grille des poulets industriels, la place des Martyrs, l’entrée des artistes de la Monnaie, les splendides galerie de la Reine et ses recoins. Le parcours dépend de la météo puisqu’il faut éviter de tremper les spectateurs : les morceaux d’anthologie se vivent au sec, selon un itinéraire jazzy et des rencontres de hasard. Cet hommage dans l’espace se double d’un hommage dans le temps via des textes qui les ont marqués : ils retournent aux sources de quelques-unes de émotions qu’ils partagent une dernière fois avec nous. "Les Estivants" de Gorki, un texte de Tchékhov, un hommage à Jean-Marie Villégier et son amour des alexandrins de Corneille, et l’inévitable Cyrano en final mythique et populaire. Avec ici et là des airs slammés et ce texte emprunté à Stieg Dagerman qui résume le spectacle : "Notre désir de consolation est impossible à rassasier".

Belle balade pour un public aimant voir différemment le théâtre avec la ville comme décor et trois "vieux" acteurs en pleine forme qui croquent encore à belles dents des textes appétissants ou émouvants dans des situations imprévues. Salut les artistes. Chantez donc …sous la pluie avec la lune et les loupiotes pour escorte.  Un délicieux gâteau de fin d’année.

 Le dernier salut mise en scène de Nicolas Buysse, au National jusqu’au 21 décembre.