Le Choeur d'Ali Aarrass : un beau spectacle militant pour dénoncer la torture et les discriminations

Le Choeur d’Ali Aarrass au Théâtre National : un beau spectacle militant pour dénoncer la torture et les discriminations
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Le Choeur d’Ali Aarrass au Théâtre National : un beau spectacle militant pour dénoncer la torture et les discriminations - © Hubert Amiel

CRITIQUE

Présenté sous forme d’esquisse au Festival XS 2018, ce spectacle nous arrive aujourd’hui en format L sur le grand plateau du Théâtre National. Il est né d’une rencontre entre deux femmes engagées : la metteuse en scène Julie Jaroszewski et la sœur d’Ali Aarrass, Farida, décidée à se battre pour libérer son frère des geôles marocaines.

D’emblée la comédienne Anne-Marie Loop nous prévient : "Vous n’assisterez pas à un spectacle, mais à une représentation". En robe d’avocate, nous la verrons intervenir à plusieurs reprises au fil du spectacle, symbole du droit et de la justice. Elle est celle qui défend le belgo-marocain Ali Aarass face aux juges, c’est elle qui nous lira les lettres poignantes écrites à sa famille de la prison : récit des tortures endurées, appel à l’Espagne et à la Belgique, messages de paix après les  attentats de Bruxelles …

La vie d’Ali Aarrass bascule le 1er avril 2008 lorsqu’il est arrêté à Melilla, enclave espagnole en territoire marocain, et tranféré en Espagne, soupçonné d’appartenir à un réseau terroriste. Le célèbre juge Baltazar Garzón prononce un non-lieu, mais le Maroc obtient pourtant de l’Espagne l’extradition. Celle-ci aura lieu le 14 décembre 2010 Sous les coups de la torture, Ali Aarrass finira par signer des aveux en arabe, langue qu’il ne maîtrise pas. Au terme d’un procès inéquitable, il est d’abord condamné à une peine de 15 ans d’emprisonnement, finalement ramenée à 12 ans en appel.

Le projet est conçu comme une tragédie politique : l’histoire du héros détenu nous est contée par un chœur de femmes, professionnelles et amateures, chanteuses et comédiennes, mené par Farida, la sœur restée en Belgique avec une partie de la famille. Politique dans la mesure où le spectacle ne se contente pas de dénoncer une situation particulière, il l’inscrit dans un contexte plus universel et remonte même le cours de l’histoire jusqu’à la colonisation de l’Afrique, quitte à nous égarer dans des méandres complexes parfois éloignés du sujet. Politique car il dénonce non seulement les atteintes graves aux droits humains par la justice marocaine, mais aussi la responsabilité des gouvernements espagnol et belge. Pourquoi les autorités espagnoles ont-elles permis une extradition vers un pays connu pour sa pratique de la torture, malgré l’opposition du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations-Unies? Pourquoi notre ministre des Affaires étrangères n’est-il pas intervenu pour protéger son ressortissant ?

Ali Aarrass n’a jamais vécu au Maroc ; il quitte Melilla à l’âge de quinze ans pour s’installer avec les siens en Belgique où il restera presque trente ans avant de retourner dans sa ville natale. Et le spectacle pointe aussi du doigt les discriminations à l’égard de ces binationaux qui font les frais d’une lutte parfois aveugle contre le terrorisme, sur fond de racisme rampant.

On ne peut s’empêcher de songer au "Rwanda 94" de Jacques Delcuvellerie. Ici également se croisent témoignages, récit et flash-back historique, chant et paroles, tragédie et farce. Si la gravité et l’émotion l’emportent, notamment à travers la voix bouleversante de Farida, une ironie grinçante imprègne aussi les incursions dans le passé colonial et nous révèlent le talent de la jeune comédienne Nadège Ouedraogo.

Tantôt acteur, tantôt témoin, assis en demi-cercle ou en mouvement, le chœur est omniprésent sur scène, figure emblématique de la solidarité tissée autour d’Ali Aarrass et de son combat. Les femmes sont vêtues de blanc, et blancs sont aussi les draps qui forment l’essentiel de la scénographie ; suspendus aux cintres ou manipulés par les actrices, ils dévoilent, cachent les visages ou accompagnent la danse. Plus qu’un simple décor, ils participent à la mise en scène et à la force symbolique du jeu.

Entre fable, rituel et théâtre documentaire, "Le choeur d’Ali Aarrass" est un spectacle puissant qui rend un absent intensément présent et invite le spectateur à une prise de conscience citoyenne face à l’injustice.

EN PRATIQUE

"Le Choeur d’Ali Aarrass" - A voir au Théâtre National jusqu’au 27 avril

Texte et mise en scène : Julie Jaroszewski

Avec : Farida Aarrass, Diana Abouzeid, Sophie Delacolette, Felisa Cerceda, Oriane Calligaro, Maud Cattiaux, Marie-Françoise Cordemans, Noémie Décroix, Mahdiya El-Ouiali, Nadia Fadil, Annabelle Giudice, Anne-Marie-Loop, Anais Moffarts, Hélène Morvan, Sylvie Olivier, Nadège Ouedraogo, Laurence Petit, Christine Pierard, Nathalie Preudhomme, Catherine Rans, Célia Tranchand