La Reine Lear de Tom Lanoye, impitoyable femme d'affaires et mère dévorante

La Reine Lear, de Tom Lanoye au Théâtre National
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La Reine Lear, de Tom Lanoye au Théâtre National - © Marc Debelle

Christophe Sermet crée en français la pièce "La Reine Lear" de Tom Lanoye au Théâtre National. Traduite par Alain van Crugten, cette pièce revisite la pièce de Shakespeare, "Le Roi Lear". Mais Tom Lanoye change le personnage du Roi en une puissante directrice de multinationales, au XXIème siècle. Et comme dans la pièce originale, le spectacle commence lorsqu’il est question de partager ses avoirs économiques en trois parts, pour ses trois enfants. Celui qui lui témoignera le plus grand amour recevra la plus grosse part. Dans la pièce de Tom Lanoye, les trois enfants ne sont pas des filles mais des jeunes hommes. Et le préféré de la Reine Lear, Cornald, ne se soumettra pas à cette vulgaire flatterie. Folle de rage, la Reine Lear le jette hors de cet empire colossal. Il partira en Afrique s’occuper d’un projet de micro-crédit, pendant que ses deux frères s’entre-tueront et feront crouler les affaires familiales par incompétence.

Une pièce forte, puissante, servie par la mise en scène de Christophe Sermet, et la qualité des acteurs. C’est la comédienne française Anne Benoît qui incarne la Reine Lear.

L'interview de Tom Lanoye

Tom Lanoye : Anne Benoît, quelle comédienne !!! Quel monstre de femme !!! On ne connaît jamais ses intentions, où elle veut nous emmener, c’est une mère dévorante, démente, elle est manipulatrice.

Depuis que vous écrivez, vous avez toujours privilégié les femmes. Vous avez créé de grands rôles féminins…On pense aussi à "La Langue de ma mère", ce très beau livre autobiographique où vous rendez hommage à celle qui vous a donné le goût du théâtre.

Oui, ma mère était une actrice "amateure", elle m’a toujours taquiné, et m’a presque donné l’ordre d’écrire pour les femmes le jour où je prendrais la plume … Mais je pense que je l’aurais fait de toutes façons. Ici, dans cette pièce, créer un personnage de directrice dans un monde d’hommes, c’est très intéressant !!! Parce qu’elle doit être manipulatrice, elle doit se "théâtraliser" si on peut dire, pour être plus maligne, dans ce monde d’affaires qui n’accepte pas les femmes. Alors, elle doit utiliser en même temps la dureté et la féminité, et c’est ce que fait à la perfection la comédienne Anne Benoît. C’est très fort…

On vous a sans doute beaucoup demandé si vous aviez voulu vous mesurer au grand Shakespeare..

Je n’ai pas fait d’adaptation moderne pour supplanter "Le Roi Lear" de Shakespeare. J’ai écrit une pièce autonome, disons "parallèle". Ce qui est différent, c’est que la Reine Lear doit s’imposer dans ce monde d’hommes, mais elle doit aussi se battre contre ses deux belles-filles. Elle a un rapport très intime avec ses fils, elle retrouvera des gestes premiers avec son plus jeune lorsqu’il sera entre la vie et la mort, c’est encore une différence avec la pièce de Shakespeare.

La Reine des affaires, rejetée par ses deux aînés, perd de plus en plus la raison. Une raison vacillante, usée par ce monde des affaires qui change sans cesse, très vite, si vite…..

Pour moi, c’est ça le théâtre. On pourrait écrire des articles, comme journaliste ou scientifique, ou même sociologue ou historien. Mais ici c’est en même temps une analyse politique industrielle et existentialiste, mais en même temps c’est du théâtre littéraire avec le plaisir  de la littérature. Et ce mélange, cette complexité, pour moi c’est ça la vie. Le rituel du théâtre, c’est d’accepter aussi la complexité et l’inconséquence. La Reine Lear dit quelque chose à un moment, puis le contraire juste après, parce qu’elle est en train de se battre… contre sa propre mort. Elle n’accepte pas de ne plus diriger les affaires, elle n’accepte pas de disparaître. Et c’est le parallèle avec la pièce de Shakespeare, elle donne la couronne ou le pouvoir, mais en même temps elle pense qu’elle peut garder cette autorité…

En pratique

La Reine Lear, de Tom Lanoye, mise en scène de Christophe Sermet

au Théâtre National, jusqu'au 19 janvier