La putain respectueuse/La putain irrespectueuse aux Martyrs

Critique

Philippe Sireuil réunit Sartre et Piemme dans un même combat contre le racisme.

Après "Les mains sales" en 2013, Philippe Sireuil poursuit son exploration du théâtre de Jean-Paul Sartre avec "La Putain respectueuse" (1947). A l’époque, cet homme de gauche utilisait tout naturellement le mot "nègre", intolérable aujourd’hui, et les mouvements pour les droits civiques aux Etats-Unis étaient encore dans les limbes. D’où l’idée de créer une suite à ce "court-métrage" et de faire appel à la plume du complice de toujours, Jean-Marie Piemme.

Adossé à un grand mur blanc, un canapé rouge en plastique et un ours en peluche ; c’est ici que la jeune Lizzie reçoit ses clients. Inspirée d’un fait réel, la pièce de Sartre se déroule dans une petite ville du Sud des Etats-Unis. Un train, une bande de blancs qui a voulu s’amuser un peu … un noir est tué. Pour justifier son crime, Thomas invente un scénario bidon : le noir et son ami tentaient de violer une blanche. Encore faut-il convaincre Lizzie, la femme du train, de signer une fausse déclaration ... Ce sera le rôle de Fred, cousin de l’assassin et client de la jeune femme, et de son père, puissant sénateur. Par deux fois, le noir faussement accusé tentera de se réfugier chez Lizzie, et c’est un autre, tout aussi innocent,  qui sera finalement lynché par la foule.

Nous voici chez Jean-Marie Piemme quelques années plus tard. Le décor a peu changé, sinon que le canapé a disparu et qu’une tête de buffle empaillée a remplacé l’ours en peluche. Un détail qui en dit long … De manière ingénieuse, l’auteur s’inscrit dans la continuité narrative de Sartre, mais c’est le point de vue qui change. Dans "La putain respectueuse", le noir en fuite n’a pas de nom, il est désigné comme "le nègre" et apparaît comme un être soumis, qui a intériorisé sa condition d’homme traqué. Ici, la situation s’est retournée : il s’appelle Louis et revient la tête haute, car les temps ont changé, les noirs revendiquent leurs droits et "la suprématie blanche est vérolée". Pour les blancs non plus, rien ne sera plus comme avant : installée par Dick comme patronne de bordel, Lizzie n’est plus la jeune femme naïve et influençable. Elle regrette son faux témoignage et sa lâcheté.  Lucide sur la veulerie de son protecteur, elle tient tête au père sénateur, devenu son amant. Celui-ci a perdu de son arrogance et renoncé à ses discours sur la grandeur de la nation américaine. Symbole de la décadence de l’Amérique blanche, le fils est ravagé par l’alcool et la drogue, et méprisé par son père.

Philippe Sireuil réussit à mettre en lumière l’évolution du contexte historique et des personnages d’une pièce à l’autre. En jouant sur de subtils mouvements dans l’espace : le dégagement latéral qui servait à la fuite du noir, devient sa porte d’entrée et il occupe désormais le devant de la scène. En misant sur le talent des comédiens, parmi lesquels on retrouve Thierry Hellin (le sénateur) et Berdine Nusselder (Lizzie), déjà présents dans "Les mains sales". Les noirs sont incarnés par Priscilla Adade, Michel Charpentier et Marie Diaby, que l’on entend aussi dans de beaux chants traditionnels (dont le célèbre "Strange fruit"). Une mise à distance presque brechtienne … et l’on sait combien la musique a joué un rôle important dans l’émancipation des noirs au pays de Billie Holiday. Aurélien Labruyère ainsi que Samuel du Fontbaré et Robin Lescot (également musiciens) complètent la distribution.

2 images
« La putain respectueuse/La putain irrespectueuse » aux Martyrs © Hubert Amiel

Au total, un spectacle au didactisme intelligent, nécessaire par les temps qui courent, car le racisme - faut-il le dire - n’est pas mort, ni aux Etats-Unis ni ailleurs, et les réseaux sociaux lui offrent aujourd’hui une redoutable caisse de résonance. On a pu le vérifier encore récemment dans notre petit royaume.

Enfin les deux pièces mettent aussi en évidence une autre forme de discrimination, qui touche Lizzie et toutes les autres : le mépris de classe pour la prostituée ("putain" n’est-il pas à nos oreilles un terme presque aussi insultant que "nègre" ?) et l’hypocrisie puritaine d’une classe dominante jalouse de son pouvoir et de ses privilèges. Jean-Marie Piemme a poussé cette analyse plus loin que Sartre : Louis refuse la vengeance et rejette le revolver que lui tend Lizzie. C’est une alliance qu’il lui propose, contre un ennemi commun. "Un même pied nous a brisé la gueule. Moi, le chien, toi la chienne, on a le même maître".

 

EN PRATIQUE

" La putain respectueuse/La putain irrespectueuse " de Jean-Paul Sartre et Jean-Marie Piemme

Mise en scène : Philippe Sireuil

Avec : Priscilla Adade, Michel Charpentier, Samuel du Fontbaré, Marie Diaby, Thierry Hellin, Aurélien Labruyère, Robin Lescot, Berdine Nusselder.

A voir au Théâtre des Martyrs jusqu’au 15 février