La compatibilité du caméléon, au Théâtre de la Vie

La compatibilité du caméléon
La compatibilité du caméléon - © AUDE VANLATHEM

Une autre prison est-elle possible ? 

Critique ***

Bastoy, une île au large de la Norvège. Des détenus y circulent, sans menottes et libres de leur mouvements. Ils travaillent dans les champs ou au poulailler, font la cuisine eux-mêmes dans leur chalet et lisent des livres empruntés à la bibliothèque. Les gardiens ne sont pas armés. Utopie ? Non, expérience réellement menée depuis 1997. Cette prison ouverte accueille des détenus en fin de peine afin de les responsabiliser avant leur retour dans la société. Les résultats sont surprenants : si le taux de récidive est de 66% aux Etats-Unis et de 6O % en Belgique, il n’est que de 16 % sur l’île de Bastoy ! Camille Sansterre et Julien Lemonnier (Compagnie Phos/Phor) découvrent un reportage sur cette prison si humaine au cœur de la nature et décident d’en faire un spectacle. Histoire de secouer un peu les vieilles conceptions qui ont toujours cours chez nous (et ailleurs) dans ce domaine et de montrer que des alternatives existent.

Si la pièce se veut donc documentaire, elle contient néanmoins une grande part de fiction, à commencer par les personnages qui vont l’habiter. Une première vidéo nous présente Vincent, le jeune animateur qui arrive sur l’île en bateau, une pile de pièces de Sophocle sous le bras. Il est appelé à donner des cours de théâtre quotidiennement pendant un an à quatre détenus et a choisi de travailler avec eux Antigone et Œdipe Roi, des textes qui parlent de liberté et de responsabilité. Le théâtre dans le théâtre, une belle idée qui, sans être neuve, trouve ici tout son sens, dans la mesure où des ateliers de théâtre sont parfois organisés dans les prisons et permettent un travail approfondi avec les détenus.

Nous allons donc suivre l’évolution de ces prisonniers au fil des répétitions et des entretiens individuels avec le psychologue, tenter de comprendre leur désarroi, leurs révoltes, leurs blessures secrètes.

Par contre, nous ne connaîtrons jamais leurs délits, même si dans le travail préparatoire, chaque comédien était invité à se construire une personnalité précise de criminel. Il y a Fuzia et son secret familial, Elsa la rebelle qui exige d’entrée de jeu le droit à un moment de violence par jour, Théophile, l’intellectuel plongé dans ses livres, et Frédéric le silencieux qui demande, lui, le droit à la lenteur. Les comportements et les dialogues sonnent très juste et reflètent bien la difficulté de se prendre en mains quand on a été conditionné par le monde carcéral où tout est dicté, pour chaque acte et chaque mouvement, du matin au soir. Ainsi l’on assiste, mi ému mi amusé, à l’effondrement d’Elsa qui se révèle incapable de gérer le four, la machine à laver … et le temps. On devine tout le travail d’enquête mené en amont auprès des acteurs de terrain, directeur de prison, avocats, anciens détenus, associations … et qui nourrit l’écriture. Une écriture de plateau, simple et directe, dont les comédiens s’emparent avec d’autant plus de talent qu’ils y ont mis beaucoup d’eux-mêmes.

Un spectacle qui pose les bonnes questions, sans didactisme. Pourquoi si peu de moyens sont-ils mis en œuvre en Belgique pour la réinsertion des prisonniers? Ne faut-il pas penser autrement la prison, la justice et l’éducation ? Le spectacle s’ouvre d’ailleurs par la fameuse phrase d’Albert Camus : "on reconnaît le degré d’évolution d’une société à l’état de ses prisons". A travers cette expérience originale de réinsertion, la Compagnie Phos/Phor brosse des portraits d’hommes et de femmes qui, finalement, bien que détenus, nous ressemblent.

INFOS PRATIQUES

La compatibilité du caméléon, écriture collective

Mise en scène et dramaturgie : Julien Lemonnier et Camille Sansterre (compagnie Phos/Phor)

Interprétation : Patrick Brüll, Olivier Constant, Mercedes Dassy, Wendy Piette et David Scarpuzza

A voir au Théâtre de la Vie jusqu’au 27 janvier