L.U.C.A. au Théâtre National, un spectacle intelligent, généreux et original sur la migration

L.U.C.A. au Théâtre National
L.U.C.A. au Théâtre National - © Leslie Artamonow

CRITIQUE ***

"D’où viens-tu ?" Cette question nous sera posée d’entrée de jeu par les deux acteurs, mêlés au public qui entre dans la salle, elle est au cœur de cette nouvelle création en duo et résonnera comme un leitmotiv tout au long du spectacle. Viennent ensuite les présentations : Hervé Guerrisi et Gregory Carnoli sont tous les deux petits-fils de migrants italiens.

Point de départ du projet : le travail déjà mené par Hervé Guerrisi depuis une dizaine d’années sur son passé familial et l’immigration italienne en Belgique, thèmes de ses deux spectacles précédents, "Cincali" et "La Tunàta". Un soir à l’issue d’une représentation de "Cincali", Hervé Guerrisi  demande à un spectateur, ancien mineur italien, dans quelle mesure il se sent proche des migrants d’aujourd’hui. "Nous on est venus pour travailler, eux pour profiter". Cette réponse méritait réflexion. Elle sera confirmée plus tard par d’autres commentaires du même cru : "Ils n’ont pas la même religion que nous, ils ne s’intègrent pas, ils débarquent du Moyen Age, comme des barbares, nous on est arrivés avec des contrats en poche". Comment expliquer ces réactions xénophobes? La mémoire de la migration familiale serait-elle perdue ?

A partir de là, nos deux amis décident d’embarquer dans un voyage aux sources de leur généalogie. En questionnant leurs proches tout d’abord. Et de nous dessiner sur le sol les ramifications complexes de leur arbre généalogique, projetées à l’écran. Pas toujours si nettes, les filiations … les non-dits familiaux brouillent les pistes … Pourquoi ne pas retourner aux  lieux d’origine pour en savoir plus ? Les Abruzzes pour l’un, la Calabre pour l’autre. Mais là, déception : les vrais Italiens, leur dit-on, ce sont ceux qui sont restés au pays. Les migrants sont des "disonesti". Du coup ils ne se sentent ni de là ni d’ici !

En menant plus loin leur enquête, ils découvriront sur Internet qu’ils ont des ancêtres communs, et qu’on est tous cousins depuis Charles-Quint. Mieux encore : leurs ancêtres plus lointains ont parcouru l’Iran, l’Irak et les Balkans pour débarquer finalement à Lampedusa …! Pas facile à faire accepter par la famille, même si ces informations sont certifiées par un laboratoire américain spécialisé dans les analyses d’ADN!

Interviews, documents, références scientifiques à l’appui, Hervé Guerrisi et Gregory Carnoli revisitent le thème de la migration, déjà si souvent traité, avec intelligence et humanité. En faisant de leur histoire personnelle un enjeu universel, ils en renouvellent l’approche de manière originale. Mais sans se prendre au sérieux et avec un humour qui imprègne tout le spectacle. Et l’on n’oubliera pas, notamment, le délicieux dialogue en langue néandertalienne ou le mémorable repas dans une famille italienne.

Au lendemain du massacre de Christchurch et à la veille d’élections européennes qui verront sans doute la recrudescence d’une extrême droite nationaliste et xénophobe, ce spectacle généreux et salutaire nous rappelle que nous descendons tous - de la langouste à l’ornithorynque en passant par l’orchidée, l’herbe sur laquelle vous marchez, le chinois, l’arabe, - de L.U.C.A. (Last Universal Common Ancestor).

EN PRATIQUE

L.U.C.A., Last Universal Common Ancestor

Conception, texte et interprétation : Hervé Guerrisi  et Grégory Carnoli (Compagnie Eranova)

Co-mise en scène : Quantin Meert

A voir au Théâtre National jusqu’au 30 mars