L'interview de Christine Delmotte : c'est quoi être féministe aujourd'hui ?

Christine Delmotte
Christine Delmotte - © DR

Christine Delmotte met en scène 5 actrices pour raconter quatre épisodes-clés - trop peu connus - de l’histoire des femmes : les suffragettes en Angleterre et leur lutte pour le droit de vote en 1913, les féministes en France pour le droit à l’avortement en 1971 et en 2012, la jeune Malala au Pakistan pour le droit à l’éducation, les Femen en Ukraine contre les dictateurs et les prédicateurs religieux

Dominique Mussche : Pourquoi aborder aujourd’hui la question du féminisme ? Pensez-vous que beaucoup reste à faire dans le domaine des droits des femmes et de l’égalité hommes-femmes ?

Christine Delmotte : Ça a un sens historique d’abord, parce que je me rends compte que, toute féministe que je sois, il s’agit souvent, dans la pièce, d’événements que je ne connaissais pas, notamment au XXe siècle. A commencer par les suffragettes : je ne connaissais pas l’agressivité de leur combat, leur opiniâtreté, donc ça m’a touchée de le raconter. Bien sûr, on a aujourd’hui beaucoup d’acquis, mais certains sont en train de s’effilocher, donc c’est bien de rappeler comment on les a gagnés, et les luttes qui y ont mené.

Et en particulier pour les jeunes qui ne connaissent peut-être pas cette histoire ?

En tout cas c’est du théâtre qui me plaît, que j’ai envie de transmettre, et pour avoir la force de réaliser un projet, il faut que la thématique me touche. En effet on passe six mois, un an avec un projet en se demandant comment on va transmettre tout ça sur un plateau, donc il faut déjà que le sujet touche le metteur ou la metteuse en scène, ce qui est le cas ici. Et ensuite il faut trouver dans les formes théâtrales des choses qui soient plaisantes, vivantes, qui aient de l’énergie pour des jeunes. C’est un fameux boulot aussi de trouver les formes qui à la fois respectent le côté documentaire et se saisissent de matériaux qui pourraient les toucher. Je pense au fait qu’on travaille avec deux caméras, par exemple, et une caméra côté jardin qui restitue différents épisodes au fil des ans ; ainsi à un moment donné, on voit Malala sur une image de YouTube. Pour les jeunes, YouTube est un medium tellement habituel que là du coup ils se reconnaissent.

Vous avez choisi le mode du documentaire, ce qui n’est pas habituel dans vos créations. Pourquoi cette option ?

En fait j’ai réalisé beaucoup de documentaires en radio, et quelques-uns en télé. C’est donc vraiment une forme qui me plaît beaucoup, et il est vrai que je n’en ai pas réalisé beaucoup au théâtre. Cela dit, Monsieur Optimiste avait déjà un sérieux goût de documentaire, ou encore La vie de Siddhartha (=Bouddha) il y a quelques années. Il y a donc eu des prémisses. Et ici par exemple, voir cette suffragette qui se fait écraser par le cheval du roi, c’est terrible ! Le désespoir de cette femme qui, pour obtenir le droit de vote, se jette sous les sabots d’un cheval pour accrocher une banderole, je trouve que voir ça dans une actualité de l’époque, c’est très fort, ça vaut toutes les fictions. J’aime bien de passer du documentaire à la fiction, de travailler avec des documents d’époque, puis de revenir à la fiction. C’est ce qu’on fait aussi beaucoup dans le chapitre sur les Femen. On crée une émotion particulière à plonger dans le documentaire puis à revenir sur le plateau, j’aime beaucoup ces aller et retours.

C’est vous qui signez le texte de la pièce. Vous avez le goût de l’écriture ?

C’est un goût que j’ai depuis très longtemps. J’avais 22 ans quand j’ai écrit une première pièce, Transit à Dresde, que j’ai mise en scène. Ensuite j’ai monté beaucoup de pièces écrites par d’autres, mais aussi des adaptations de romans, une douzaine environ, ce qui est déjà une forme d’écriture, évidemment. J’ai aussi écrit pas mal pour le cinéma, des courts-métrages et aussi un long qui n’a pas encore abouti, mais dont j’espère qu’il aboutira un jour. Ensuite, via le cinéma, je suis revenue à l’écriture pour le théâtre avec La comédie des illusions, il y a quatre ou cinq ans, autour du chamanisme, et puis ce texte-ci aujourd’hui. Je m’intéresse aussi à un autre sujet, et la pièce s’intitulera : Leonor Fini rencontre Leonora Carrington à Saint-Martin-d’Ardèche. C’est une rencontre entre ces deux artistes qui s’est réellement passée là, dans une maison que je connais. Il est vrai que j’adore l’écriture, c’est un peu un fantasme d’enfant.

Vous mettez en exergue dans le programme une phrase de Simone de Beauvoir : " On ne naît pas femme, on le devient ". Cette idée est-elle toujours d’actualité?

Pour moi, dans cette phrase, Beauvoir anticipe tout le mouvement actuel sur le genre, ce qu’on appelle la troisième vague du féminisme, c’est-à-dire qu’il n’y a pas une image unique de femme, mais il y a de multiples potentialités de femmes, de multiples potentialités de féminité et de masculinité en chaque être humain. Et donc cette idée est encore plus d’actualité maintenant puisque beaucoup de personnes se lancent dans cette réflexion sur le genre, ce qui n’était peut-être pas le cas à son époque où il y avait encore des batailles plus précises sur le droit à son propre corps, le droit à l’avortement. Aujourd’hui il y a une vraie recherche sur ce que sont les hommes et les femmes. Et cette recherche concerne évidemment les hommes autant que les femmes, c’est une recherche sur l’être humain, et une volonté de ne plus assigner des rôles, de ne plus coller des étiquettes préétablies.

Le combat à mener aujourd’hui ne concerne-t-il pas davantage la sphère privée que la sphère publique ?

Peut-être, mais dans le monde culturel, par exemple, il y a très peu de femmes de plus de quarante ans. Il suffit de voir la situation dans le monde du théâtre : les directrices de théâtre, les auteures, les metteuses en scène sont trop peu nombreuses. La SACD France a sorti une plaquette intitulée sont les femmes ?, et on y découvre des statistiques qui sont, je trouve, dramatiques, très injustes par rapport aux femmes. Et donc c’est une chose à laquelle chacun doit être attentif. Dans la sphère privée, cela dépend très fort du milieu social et du contexte. Dans le milieu du théâtre, il est vrai que les jeunes hommes, on les sent prêts à aider, avec une part de féminité extrêmement importante, avec un respect de la femme, avec beaucoup de qualités qui font qu’ils ne sont plus du tout dans le machisme. Chez les acteurs, si des garçons restent coincés dans le machisme, les autres en rigolent, donc là il y a beaucoup de choses qui ont magnifiquement avancé, mais je ne suis pas sûre que ce milieu-là soit semblable à tous les autres. A travers le monde, c’est une horreur absolue, la femme est encore considérée comme inférieure dans beaucoup de pays, au niveau des lois (succession, etcetera).

C’est quoi pour vous être féministe aujourd’hui ?

C’est rester dans la conscience que rien n’est acquis pour toujours et qu’il faut être vigilant. Comme le disent les Femen, il ne s’agit pas d’un combat contre les hommes mais contre le patriarcat, c’est-à-dire une forme de pensée qui hiérarchise, qui prétend qu’il y a des rôles et des tâches précises pour les femmes et d’autres pour les hommes, ce qui est évidemment une absurdité. Et le patriarcat se retourne aussi évidemment contre les hommes, qui se voudraient plus complexes, plus féminins, sans être constamment confrontés à une image masculine imposée. Les femmes n’ont plus envie non plus de correspondre à l’image traditionnelle de la mère de famille et de la femme au foyer. C’est contre ces stéréotypes-là que je me sens féministe. Et on trouve des féministes chez les hommes comme chez les femmes.

Le théâtre est-il pour vous un moyen pour transmettre un message ?

Oui, tout à fait. Et c’est pour ça d’ailleurs que j’adore écrire. J’ai l’impression du coup de pouvoir partager totalement mon point de vue, ce que j’ai envie de raconter du monde. Evidemment, j’ai 53 ans, j’ai vécu des choses, j’en vis encore beaucoup, et je me rends compte que mes idées ne sont pas forcément connues de tous, et j’ai envie de communiquer ça. Et donc l’écriture sert à ça, de même que les pièces que je découvre et qui entrent en résonance avec une idée du monde qui est mienne.

Ce sont de plus en plus des romans que vous portez à la scène.

Oui c’est vrai, je constate que mes propositions futures vont toutes dans ce sens-là. Par exemple, un roman que j’aimerais adapter c’est Les clochards célestes de Jack Kerouac. Comme moi, Kerouac est fort intéressé par le bouddhisme, il en parle très bien et c’est un projet que je partagerai prochainement, je l’espère, avec les spectateurs.