L'herbe de l'oubli au Théâtre de Poche

L’herbe de l’oubli au Théâtre de Poche
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L’herbe de l’oubli au Théâtre de Poche - © Véronique Vercheval

Tchernobyl et après … la Compagnie Point Zéro au sommet de son art

CRITIQUE****

Tchernobyl, un lointain souvenir enfoui au fond des mémoires, sous des couches d’indifférence et de mensonges? Comme cette absinthe (traduction de Tchernobyl en russe) qui a la réputation de rendre fou et aveugle ? Et pourtant … A l’heure où le débat sur le nucléaire s’intensifie chez nous (et ailleurs), Jean-Michel D’Hoop et sa compagnie Point Zéro frappent à nouveau fort et juste.

26 avril 1986 : le quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose, projetant un nuage radioactif et des pluies contaminées qui atteignent non seulement la Biélorussie et l’Ukraine, mais aussi toute l’Europe. Conséquences : populations évacuées, villes et villages abandonnés, zones contaminées transformée. Et aujourd’hui ? Comment vivent ces populations traumatisées par un mal invisible et silencieux, qui n’a ni visage ni odeur ? Peuvent-elles se nourrir des fruits de leur terre blessée ? Quelles maladies se cachent sous leur peau ? Que font les autorités pour leur venir en aide ? C’est ce qu’ont cherché à savoir Jean-Michel D’Hoop et ses complices, retrouvant le chemin du théâtre documentaire inauguré dans leur spectacle précédent, Gunfactory, consacré au commerce des armes. L’équipe a donc fait le voyage à la rencontre des habitants de la région de Tchernobyl. Dans ses valises au retour : des mots, des images, des impressions. A cette riche matière se sont ajoutés des témoignages publiés par Svetlana Alexievitch dans son ouvrage La supplication.

Sur le plateau, ouverte vers la salle, une maison en bois à moitié détruite, présence emblématique pendant tout la durée du spectacle. Des images défilent : immeubles éventrés, hôpitaux abandonnés, auto-tamponneuses immobiles, … c’est Tchernobyl après la catastrophe. Toute trace humaine a disparu du paysage. A partir de là, nous verrons réapparaître l’humain peu à peu, mais à la manière de la Compagnie Point Zéro, c’est-à-dire en passant par le travail sur la marionnette. La compagnie poursuit ici les recherches entamées précédemment : les marionnettes, à taille humaine, se mêlent aux acteurs. Enfant défiguré, vieillard en chaise roulante, dame élégante, mère en fuite, géant … elles errent comme des fantômes parmi les comédiens qui endossent la parole des vivants. Deux mondes qui se croisent, se répondent et se complètent. Une mise à distance qui, loin d’atténuer la force du propos, lui donne une belle profondeur, entre poésie et fantastique. Une dimension onirique qui  traduit aussi l’impression de mystère ressentie par les habitants devant ce phénomène invisible et silencieux comme la mort, cette guerre qui ne dit pas son nom et transforme les gens en réfugiés.

Quant aux témoignages, ils restituent les angoisses, les souvenirs et les interrogations de ceux qui ont survécu. Une doctoresse constate parmi ceux-ci des problèmes respiratoires et une  fatigue générale, mais " on s’habitue à tout ". Une autre reproche au gouvernement d’avoir trop vite abandonné les contrôles médicaux auprès de ceux qui étaient revenus dans leurs villages contaminés. Un couple d’agriculteurs continue à cultiver vaillamment  cette terre malade, tandis qu’une femme se méfie de cette nature hostile, affirmant " qu’une pomme pourrait vous tuer ". D’autres se souviennent des animaux abattus en masse (" les chevaux pleuraient "). D’autres encore se rappellent le communisme qui offrait travail et logement mais vous obligeait à obéir. Cynisme ou résilience … la responsable de la communication à Tchernobyl  vante le lieu qui, en effet, est devenu une attraction touristique avec visites guidées … Mais les visiteurs le savent-ils ? Sous leurs pieds sont enterrés des déchets radioactifs qui seront décontaminés dans … cent mille ans !

On est heureux de retrouver les comédiens qui avaient déjà contribué à la réussite de Gunfactory et qui confirment ici leur talent. Tout en mettant en évidence leur personnalité propre, Jean-Michel D’Hoop parvient aussi à les intégrer dans un beau travail d’équipe. Voilà un spectacle à voir d’urgence  et à faire voir à tous les jeunes qui auront à faire des choix cruciaux pour l’avenir de leur planète. Une approche originale qui, loin de tout didactisme, explore davantage la dimension humaine et sensible du problème que les discours ou les théories politiques.

INFOS PRATIQUES

L’herbe de l’oubli, écriture et mise en scène Jean-Michel D’Hoop, assisté de François Regout

Interprétation : Léone François Janssens, Léa Le Foll, Héloïse Meire, Corentin Skwara et Benjamin Torrini

A voir au Théâtre de Poche jusqu’au 3 février