Kunstenfestivaldes arts : Un voyage au bout de la nuit

REVE ET FOLIE (Claude REGY) 2016
REVE ET FOLIE (Claude REGY) 2016 - © Pascal Victor - Pascal Victor/ArtComArt

CRITIQUE ***

Rêve et folie de Georg Trakl, mise en scène de Claude Régy

Un spectacle de Claude Régy est souvent une expérience hors normes, presque existentielle, même si les partis pris du metteur en scène peuvent provoquer agacement ou rejet. La cérémonie — car c’est bien de cela qu’il s’agit — commence dès que s’ouvrent les portes : on vous recommande le silence, et la salle est plongée dans la pénombre. Vous distinguez vaguement une arche de couleur blanche qui couvre toute la surface du plateau.

Pour moi, il est très important que le public se prépare dans le silence à entrer dans une œuvre où le silence va être une source d’expression primordiale. Et le sombre est accompagnement logique du silence

À 94 ans, Claude Régy continue à pratiquer un théâtre radical, aussi éloigné du réalisme et du naturalisme psychologiques que du message politique. Aux antipodes du divertissement, il choisit de s’aventurer vers d’autres espaces de représentation et de nous faire découvrir des écritures qui mènent  vers des expériences limites (Marguerite Duras, Edward Bond, Maurice Maeterlinck, Jon Fosse, Sarah Kane, …). Avec Rêve et folie (Traum und Umnachtung), il nous plonge dans l’univers du poète autrichien Georg Trakl. Drogué, alcoolique, incestueux, traversé par la démence, l’écrivain meurt à l’âge de 27 ans d’une overdose de cocaïne alors qu’il est pharmacien-soldat sur l’un des fronts de la Première Guerre Mondiale.

Un homme surgit des ténèbres et se rapproche très lentement de nous. Il marche comme si son corps lui pesait, il le tord, le plie, et l’on songe aux personnages torturés d’Oscar Kokoschka, contemporain de Trakl, ou de Francis Bacon. La parole vient à son tour, comme extirpée de la gorge du comédien, Yann Boudaud. Et le ton n’est pas plus "naturel" que la pantomime du corps ; les mots émergent, arrachés au silence, en une sorte de litanie lancinante et angoissée aux sonorités presque musicales. Comme sur un bateau ivre, nous voici entraînés dans un voyage étrange : paysages hallucinés peuplés d’animaux nocturnes, miasmes, châteaux inhabités, transgression des limites … en une profusion d’images assemblées comme des collages. Et toujours la nuit, l’obscurité et la mort. On n’est pas loin de Rimbaud et des romantiques allemands, Novalis et Hölderlin, qui figurent d’ailleurs parmi les poètes de prédilection de Trakl.

De même que le silence semble parfois l’emporter sur la parole, l’ombre envahit le plateau et ne laisse souvent entrevoir que le visage du comédien, comme si la lumière émanait du visage lui-même. Décidément Claude Régy n’a pas fini de nous étonner, et l’on quitte  la salle, un peu sonnés, comme au sortir d’une nuit peuplée de rêves … ou de cauchemars.

 

Rêve et folie de Georg Trakl
Mise en scène : Claude Régy
Interprète : Yann Boudaud
À voir au KVS Box à 20h30 jusqu’au 24 mai et le 25 à 16h