Kunstenfestival des arts : Shamiri et Bruguera

Azade shahmiri
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Azade shahmiri - © Roberta Cacciagla RHOK-7341

Critique

Deux nouvelles artistes au KFDA : l’Iranienne Azade Shahmiri avec Voicelessness et la Cubaine Tania Bruguera pour Endgame de Samuel Beckett. Deux créations mondiales.

Le théâtre iranien s’invite depuis des années au Kunstenfestivaldesarts. Voilà un pays où la liberté d’expression est étouffée mais où la créativité bouillonne sous la surface. Le cinéma en est une autre manifestation. Du coup il s’agit d’un art qui ne se laisse pas facilement décrypter ; nous en avons encore eu la preuve avec Voicelessness d’Azade Shahmiri, jeune auteure et journaliste culturelle à Téhéran.

Nous sommes en 2070. Une jeune femme tente d’élucider la disparition suspecte de son grand-père survenue cinquante ans plus tôt, c’est-à-dire aujourd’hui. Elle est persuadée qu’il a été assassiné et croit en détenir les preuves. Des images défilent sur un écran, mais s’agit-il de photos réelles ou de paysages fantasmés ? A travers un panneau de voile transparent, la jeune femme entre en dialogue avec sa mère et lui communique son angoisse et son obsession de trouver la vérité. Mais cette mère n’est-elle pas un fantôme surgi du passé ? Quel crédit accorder à son témoignage ? Et en fin de compte, comment accéder au passé, que nous disent les bribes de voix enregistrées ? La revoilà, cette lancinante question : s’il n’existe pas de preuve d’un fait, cela signifierait-il qu’il ne s’est jamais produit ?

On le voit, rien ne s’énonce clairement dans ce spectacle ; il faut lire entre les mots. A-t-on voulu masquer à l’époque cette mort violente du père, et si oui, pour quelles raisons ? L’auteure a-t-elle voulu dénoncer la manière dont s’exerce aujourd’hui la justice dans son pays ou dont le pouvoir imposerait une " vérité parallèle " comme le fait Donald Trump aux Etats-Unis? Et en 2070, définira-t-on autrement la vérité ? Bref, un spectacle intrigant qui trouve sa force dans la sobriété de la mise en scène et l’interprétation sensible des deux comédiennes.

Première création théâtrale aussi pour la cubaine Tania Bruguera, connue pour une pratique sans concession mêlant actions, performances et installations aux résonances sociales et politiques. C’est un classique du 20e siècle qu’elle a choisi de monter : Endgame de Samuel Beckett. L’auteur a d’abord écrit la pièce en français (Fin de partie) en 1957 et l’a ensuite traduite en anglais. Comme l’exigent les ayants-droits, vous retrouverez mot pour mot ce texte aux accents de mort et de désolation ainsi que ses quatre personnages handicapés : Hamm, aveugle paraplégique, son valet Clov, incapable de s’asseoir, Nagg et Nell, père et mère de Hamm, culs-de-jatte vivant dans une poubelle. Beaucoup moins fidèle, par contre, l’étonnante mise en scène de Tania Bruguera. C’est sur des échafaudages que vous serez amenés à voir le spectacle, au deuxième, quatrième ou sixième étage selon votre degré de résistance au vertige ou votre goût pour l’ascension. Ils ont été construits dans l’ancienne salle délabrée du cinéma Marivaux. Mais l’aventure ne s’arrête pas là ; une fois installés sur votre échafaudage, tout autour d’un grand cylindre de tissu, vous glisserez la tête dans une des fentes qui y sont ménagées et découvrirez la "scène" en contrebas. Ainsi les acteurs évolueront dans cet huis-clos d’une blancheur aveuglante sous le regard de dizaines de paires d’yeux penchés sur eux, comme dans le bocal d’une assemblée d’entomologistes. Tania Bruguera fait donc de nous des voyeurs, et dans sa vision implacable, le chef-d’œuvre de Beckett n’a rien perdu de sa force. Entre tragédie et comédie noire, il montre une humanité en chemin vers la mort, la perte du sens et des valeurs, la faillite du langage de la communication.

Endgame de Samuel Beckett ***
Mise en scène : Tania Bruguera
A voir au Marivaux (rue Saint-Pierre 27)
- les 18 et 21 mai à 18h et 20h30
- les 19 et 20 mai à 18h et 22h

La pièce se joue en anglais, sans surtitres