Kristien De Proost en coureuse de fond au Théâtre Varia

Au courant
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Au courant - © Youri Dirkx

Un espace d'exposition suranné avec de la moquette au sol et des objets présentés dans des vitrines. Au fond, un gardien; au centre, un être vivant. Il s’appelle Kristien De Proost et aspire toute l'attention. Il court, il court, comme si sa vie en dépendait et tout en courant, il décrit son apparence et son for intérieur. Depuis le plus petit de ses orteils à ses plus énormes élucubrations. Un état des lieux pour dire la vérité, toute la vérité - ou presque. Kristien De Proost ? Mais oui, vous la connaissez ! Cette pétillante comédienne fait partie de la Cie néerlandophone Tristero, un collectif bruxellois qui s’est souvent acoquiné avec la Cie Transquinquennal pour nous offrir des spectacles à l’humour absurde et décapant. Avec Au courant (Toestand en néerlandais), Kristien De Proost prend son envol en solitaire et signe son premier texte. Après avoir bourlingué en France, la version française nous arrive au Théâtre Varia.

Interview

Un projet qui n’est pas sans risque …

Kristien De Proost : D’abord, je trouve qu’en tant qu’artiste, il faut prendre des risques. Mais en même temps j’ai très peur ! C’est cette tension qui me fait créer. J’écris depuis des années déjà, mais je n’avais jamais fait grand-chose avec cette matière. Donc j’ai voulu aller plus loin dans l’écriture, mais aussi être plus autonome dans la création. Et en même temps je fréquentais beaucoup les expos, je m’interrogeais sur ce que j’avais envie de faire. Et tout d’un coup je me suis dit : l’autoportrait comme cela existe en photographie, en peinture, à ma connaissance cela n’a jamais été traité au théâtre. Je connais des autobiographies, mais un état des lieux de soi-même, au théâtre, pendant la durée d’une pièce, je n’avais jamais vu (même si cela existe peut-être). Et en même temps j’avais découvert un petit texte de La Rochefoucauld ; dans mon édition, il se trouvait à la fin des Maximes - assez noires et dures sur l’être humain. C’est un autoportrait de quatre pages qui m’a bouleversé ; cet homme est misogyne et dur, mais dans ce texte, il est dur pour lui-même aussi, tout en relativisant les choses, et ça m’a touchée très fort. Cela a été le point de départ de mon écriture. J’ai ensuite réalisé une série d’interviews ; je demandais à plusieurs amis de m’interroger sur moi-même, sur ma personnalité, et ces rencontres ont nourri mon écriture.

L’autoportrait, c’est aussi dans l’air du temps. Sur Facebook, on passe son temps à se dévoiler, on envoie des selfies. Avez-vous un regard critique par rapport à cette tendance ? De plus sur Facebook on peut être sincère mais aussi mentir, embellir la réalité mais aussi se montrer autocritique. Comment avez-vous orienté cet autoportrait ?

J’en avais un peu marre de Facebook et de tous ces gens, moi incluse, qui montrent toujours le beau côté : on poste de belles photos, on montre qu’on a une belle vie. J’ai eu l’impression que cela pouvait être un grand soulagement d’avouer qu’on n’est pas parfait, qu’on a des côtés bêtes et mauvais aussi. C’est une des questions les plus importantes que je me suis posée : qu’est-ce que je n’aimerais pas montrer ? Mais en même temps c’est ambigu, parce que c’est moi qui écris, donc c‘est moi aussi qui gère le truc, et donc c’est moi qui peux mentir. Beaucoup de spectateurs m’ont dit : " Tu es si honnête ! ". Et c’est vrai que je suis plutôt sincère, et que tout ce que je raconte est vrai, mais en même temps je dis à un moment donné dans le texte : " J’aime bien quand je peux mentir sans qu’on le remarque " ! Donc cette tension est très importante. Même moi je ne peux jamais dire ce qui est vrai ou pas car il est très difficile de se cerner soi-même, et c’est cela aussi le sujet du spectacle.

Le titre néerlandais Toestand a été traduit par Au courant. Cette traduction n’est pas littérale, mais elle dévoile un aspect important du spectacle : pendant une heure vous courez sur un tapis de course, une performance inouïe qui suggère aussi l’idée qu’une personnalité n’est jamais fixée à jamais et qu’elle évolue perpétuellement.

J’ai beaucoup cherché une image idéale pour ce spectacle, et très tôt dans le processus j’en suis arrivée à l’idée de quelque chose qui me mènerait à une très grande fatigue, et qui me permettrait de me transformer tout en restant moi-même. Donc il me fallait quelque chose de très physique. Mais je n’avais jamais couru quand j’ai décidé d’adopter cette idée, donc j’ai dû faire des tests pour voir si j’en étais capable et m’entraîner. Heureusement que j’ai eu cette idée moi-même, parce que si quelqu’un m’avait obligée à le faire, j’aurais sûrement refusé ! Je sens aussi que quand je suis fatiguée, quand je n’ai plus les choses en mains, je deviens plus honnête et plus sincère parce que je n’ai plus la force de garder mon masque, et vers la fin il y a une sorte de liberté qui se déclenche, le cerveau n’a plus le contrôle et je me montre davantage comme je suis.

A côté de cette image du tapis de course, il y en a une autre que vous avez conçue également avec la scénographe Marie Szersnovicz : le musée.

C’est un musée un peu vieillot. Il répond à l’idée que les objets qui vous entourent peuvent dire des choses sur vous. Mais c’est aussi très arbitraire parce que là aussi on peut mentir, comme sur Facebook où les gens montrent ce qu’ils aiment, des choses très concrètes comme des disques par exemple, pour créer une sorte de personnage. Et pour nous c’était amusant d’avoir ce musée avec au centre le tapis de course pour dire : la pièce la plus importante de ce musée c’est cet être humain qui court.

Et il y a aussi un gardien de musée incarné par votre père. C’était important ce choix ?

D’abord c’est très important qu’il y ait un gardien. Il peut incarner beaucoup de personnages : la vie qui continue c’est lui, peut-être n’est-il même pas intéressé par ce que cette fille raconte, il est là simplement aussi pour la sécurité, pour voir si tout va bien, il est donc aussi un ange gardien, et en même temps c’est lui qui gère la technique du spectacle, il est le lien avec l’extérieur. Je n’aurais pas pu imaginer le spectacle sans lui ; dès le départ je me suis dit qu’il devait être plus vieux que moi, et sur le conseil de quelqu’un j’ai songé à mon père. Mais j’ai beaucoup hésité parce que je ne voulais pas que cela devienne psychologique - j’ai évité cela aussi dans le texte et dans la mise en scène -, mais c’est tout de même important que ce soit mon père, et j’aime que les spectateurs le sachent. C’est une expérience assez spéciale de jouer avec mon père et d’être ensemble pendant les tournées, ça a beaucoup changé notre relation. J’ai forcément dû lui montrer ma vulnérabilité pendant la période de création, mes doutes, et il a trouvé ça très dur pour moi parce qu’il était inquiet de savoir comment les gens allaient accueillir le spectacle. Je lui répondais que je n’attachais pas d’importance aux critiques, que l’important pour moi c’était de faire ce que j’avais envie de faire. De plus il a découvert dans mon texte des choses qu’il ne connaissait pas de moi …

Je ne sais pas s’il y a de l’humour chez La Rochefoucauld, mais chez vous en tout cas, c’est une dimension importante.

En fait il y en a aussi chez La Rochefoucauld, mais chez moi c’est un autre type d’humour. C’est très important pour moi, dans ma vie aussi ; il faut relativiser ce qu’on est et les problèmes auxquels on est confrontés. Plus on touche à des choses lourdes, plus il faut manier l’humour. L’humour fait tout passer, même les choses qu’on n’a pas envie de dire mais dont on sait que cela soulage de les dire. Il y a des choses dans ce spectacle que je n’ai jamais dites à personne !

Vous jouez au Varia votre texte en traduction française, c’est une difficulté supplémentaire pour vous dans la mesure où ce n’est pas votre langue maternelle ?

Oui, mais ça apporte quelque chose aussi parce que l’expérience m’a appris que la langue fait partie du personnage aussi, donc j’ai le sentiment que je joue différemment en néerlandais, en français et en anglais. C’est le même spectacle, mais en trois versions différentes et c’est comme si on avait trois versions de Kristien De Proost aussi. Et je trouve important de jouer devant des gens dans leur langue maternelle, parce que pour moi le théâtre c’est la communication, et surtout avec ce spectacle, je suis face au public tout le temps et je veux lui parler directement. Avec des surtitres, ça marche aussi mais c’est un autre rythme, un autre type de communication.

 

Au courant de Kristien De Proost/Cie Tristero

Interprétation : Kristien De Proost et Mark De Proost

Au Théâtre Varia du 25 avril au 12 mai