"J'accuse" d'Annick Lefèvre : Prendre la parole pour survivre

J'accuse
2 images
J'accuse - © Alice Piemme

CRITIQUE ***

Ce spectacle est à l’origine une belle histoire de rencontre. Isabelle Jonniaux, comédienne et metteuse en scène de chez nous, découvre J’accuse, la dernière pièce d’Annick Lefèvre, "l’enfant sauvage" du théâtre québécois.

Cinq filles en colère montent au créneau pour crier leur ras-le-bol et combattre les préjugés. Cinq monologues pour dire qui elles sont vraiment. Mais le texte est fortement ancré dans la réalité de Montréal et du Québec, avec ses références culturelles, sociales et politiques. Comment en faire passer la force et la substantifique moelle auprès d’un public belge … ? En prenant l’air du plat pays, câlisse ! Les rues, les bistrots, les métros, … pendant trois semaines, les deux théâtreuses ont donc marché, parlé, discuté, pour capter les mots, les sons, les images d’ici ...

Au final, c’est une véritable réécriture que nous propose Annick Lefèvre. Mais la structure reste inchangée. Il y a la fille qui encaisse (Sarah Lefèvre); elle vend de la lingerie fine dans une boutique du quartier européen et de sa ville de Liège, débarque tous les matins à Bruxelles. Autoproclamée " championne du legging ", cette féministe en a marre de ses clientes capricieuses et snobs, et voudrait réhabiliter les statues de femmes dans l’environnement urbain. Isabelle Jonniaux, qui est également la metteuse en scène, incarne la fille qui agresse ; cette directrice de PME qui vit sous pression éructe sa haine des immigrés et des intellectuels de gauche. Et c’est précisément une migrante d’origine africaine qui lui succède sur le plateau (Jessica Fanhan) : la fille qui intègre a entrepris de " tout apprendre sur la culture belge ". Et pourtant, que de clichés et de préjugés à combattre : les plats épicés, la misère, l’excision ... Muriel Legrand, dont on connaît par ailleurs les talents musicaux, joue le rôle d’une pathétique groupie de Lara Fabian. Elle est la fille qui adule, celle qui suit son idole à travers les tournées et espère chanter un jour avec elle, celle qui a décidé de ne plus partir en vacances pour ne manquer aucune apparition de la chanteuse. Enfin c’est une actrice québécoise, Annie Darisse, que l’on découvre dans la fille qui aime ; et l’on devine que c’est Annick Lefèvre elle-même qui se projette dans ce personnage d’écrivaine solitaire qui aime trop et mal.

Annick Lefèvre donne la parole aux femmes, une parole percutante et qui en dit long sur leurs difficultés à trouver une place dans la société. Elle y dénonce aussi un travail souvent frustrant et aliénant. " C’est vraiment comme de petits manifestes, non pas hurlés sur la place publique, mais qui ont été intériorisés " nous dit-elle. Finement observés, ces portraits incisifs provoquent, touchent et suscitent le rire bien souvent. Et s’ils sont indépendants les uns des autres, on finit par déceler les fils qui les unissent : ainsi la volonté d’intégration de l’une répond au discours xénophobe de l’autre, et la solitude amoureuse d’un côté résonne en écho à la passion démesurée pour une chanteuse, de l’autre. De plus, venues d’ailleurs parfois, ces filles habitent la même ville, foulent les mêmes pavés, fréquentent les mêmes lieux et finissent donc par esquisser une image sociale de notre capitale. Mais si elles sont toutes présentes en permanence sur le plateau, Isabelle Jonniaux les a considérées dans leur individualité : chacune, tour à tour, s’avance et interpelle les spectateurs. Entre deux interventions, elles arpentent la scène d’un pas vigoureux, aussi ferme que leurs discours. Enfin ce sont cinq talentueuses interprètes qui s’emparent de cette parole et, de manière très personnelle, lui donnent vie et substance.

INFOS PRATIQUES

J’accuse d’Annick Lefèvre

Mise en scène : Isabelle Jonniaux

Interprétation : Annie Darisse, Jessica Fanhan, Isabelle Jonniaux, Muriel Legrand, Sarah Lefèvre.

A voir à l’Atelier 210 (production du Rideau de Bruxelles) jusqu’au 9 décembre, et du 25 au 27 janvier 2018 au Théâtre de l’Ancre à Charleroi.