Gaz. Plaidoyer d'une mère damnée, de Tom Lanoye

Gaz, de Tom Lanoye, avec Viviane Viviane De Muynck
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Gaz, de Tom Lanoye, avec Viviane Viviane De Muynck - © Christophe Engels

Viviane De Muynck est magistrale en mère de terroriste.

Critique ***

 

Créée en néerlandais en 2015, la pièce de Tom Lanoye nous revient aujourd’hui en français dans l’excellente traduction d’Alain van Crugten. Et c’est la même Viviane De Muynck qui y incarne la mère damnée. Coïncidence ? Elle avait déjà joué un autre rôle de mère, celle de l’auteur, dans l’adaptation à l’écran de Sprakeloos (La langue de ma mère).

La comédienne s’avance lentement vers nous, sa silhouette imposante dominée par de hauts murs de pierre gris. Son pas est incertain et pourtant elle impose d’emblée la force de sa présence. Son corps paraît à la fois brisé mais fier et bien décidé à rester debout. Seule sur scène pendant une bonne heure, de sa voix grave si personnelle, elle va confier sa douleur de mère, mais aussi interpeller cette société qui fabrique les terroristes. Et de la table d’accouchement à la morgue, c’est le fil d’une vie qu’elle déroule : son fils, mort dans l’attentat au gaz particulièrement odieux qu’il a perpétré au nom du djihad dans une rame de métro.

La faute à la césarienne ?

Parmi les nombreux ouvrages écrits sur le thème du terrorisme, le monologue de Tom Lanoye frappe par l’originalité de son point de vue, son humanité et la pertinence de sa réflexion. Le tout à travers cette langue rugueuse et imagée qui sonne si juste dans la bouche de cette femme franche et lucide. Plaidoyer… Mais de quoi est-elle donc coupable ? D’avoir aimé son enfant? De l’avoir élevé seule? Que de préjugés et d’interprétations stéréotypées livrés en pâture par tous les  psys amateurs qui s’érigent en juges dans ce genre de circonstances! L’absence d’un père crée-t-elle forcément des enfants plus fragiles? Serait-ce la faute à sa césarienne, qui aurait causé " un manque d’attention depuis toujours " ? Comme un leitmotiv, elle revient sans cesse à l’image de l’innocence, celle du bébé qu’on berce tout émue au creux de son bras en dansant " comme un Indien boiteux ". Plus tard viendra le premier éloignement, celui de l’adolescent " barricadé dans sa chambre " et " avalé par l’écran de l’ordinateur ", lui qui rêvait pourtant d’être champion de foot ou de natation, magicien ou philosophe. Cela dit, même si le conflit des générations s’apparente aujourd’hui à une " guerre nucléaire ", n’est-ce pas un passage obligé pour tous les ados du monde ? Pourquoi est-ce le sien et pas d’autres, qui a pris le mauvais chemin ? Un jour, le fils disparaît; sa mère ne le reverra plus qu’à la morgue un an après.

Le glamour de la célébrité

Suffit-il d’un clic sur Internet pour transformer "une jeune tête brûlée" en djihadiste ? Quel rôle joue le contexte qui l’a formé ? Mais le pire, pour cette mère, ne serait-il pas, finalement, que l’on gomme sa responsabilité, qu’elle soit totalement étrangère à cet attentat, comme si elle n’avait jamais existé pour son fils ? On le voit, Tom Lanoye pousse loin l’introspection et le questionnement, parfois paradoxal. En homme engagé, il dénonce aussi notre société et les fausses valeurs qu’elle fait briller aux yeux des jeunes trop crédules. La mère fustige ainsi les va-t-en-guerre de tout poil (et de toute barbe) et leur faux héroïsme, " toute cette aura de mâles indomptables, en compétition ouverte dans la cruauté et l’esprit de sacrifice ". La gloriole personnelle au nom du prétendu combat pour la liberté. Le " glamour " de la célébrité … A aucun moment la mère n’excuse son fils ou ne justifie son geste. Elle n’épargne pas ce fanfaron, ce loser revenu tout seul de Syrie, la queue entre les jambes et prêt à tout pour redorer son image. Mais en même temps, elle doute, elle tente de comprendre, elle interroge le sens de l’Histoire et de ses héros : si son fils avait commis son acte en temps de guerre, dans un bel uniforme de nos armées ? On lui aurait à coup sûr élevé un monument. Et d’évoquer l’Afghanistan, quand les talibans étaient nos alliés contre les Russes. " L’héroïsme est une question de timing et de contexte ".

C’est sur une note lumineuse que prend fin ce puissant récit, subtilement construit, et qui n’esquive aucune question dans ce débat complexe. On ne pouvait rêver meilleure interprète que Viviane De Muynck pour l’incarner. Sous le regard de Piet Arfeuille, elle est, jusqu’au tréfonds de l’âme, cette mère désespérée au cœur d’une tragédie de notre temps.

 

En pratique

Gaz. Plaidoyer pour une mère damnée de Tom Lanoye

Mise en scène : Piet Arfeuille

Interprétation : Viviane De Muynck

A voir au Théâtre des Martyrs jusqu’au 23 février et à la Maison de la Culture de Tournai les 17 et 18 avril.