«Fritland» au Théâtre de Poche: de la friterie à la scène, un récit de résilience bien trempé

Fritland
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Fritland - © Marie Aurore d'Awans

CRITIQUE ***

« Pour réaliser ses rêves, il faut tout quitter ». A trente ans, Zenel Laci décide d’abandonner Fritland, la florissante friterie familiale bruxelloise, pour entreprendre des études et échapper au joug d’un père redoutable, patriarche accroché aux traditions les plus rétrogrades de son Albanie natale. Son amour des mots et de la scène le mènera à frapper à la porte du Théâtre de Poche avec, à la main, le manuscrit qui prendra forme deux ans plus tard.

Il vous attend déjà, assis à éplucher ses patates en silence, sourire malicieux aux lèvres. A ses côtés, des montagnes de pommes de terre résignées  à passer entre ses mains expertes. Mais il ne sera pas seul sur le plateau : c’est Denis Laujol, le metteur en scène, qui parlera le premier, pour nous présenter le personnage, avant de se replier sur le côté devant ses ordinateurs. Le ton paraît un peu condescendant de prime abord, comme si on présentait un amateur sympathique arrivé là par hasard … Erreur : les brèves interventions de Denis Laujol pour commenter, dialoguer ou « recadrer » révéleront plutôt un jeu subtil qui fait rebondir le récit et apporte une touche d’humour supplémentaire à ce spectacle qui n’en manque pas … Car de l’humour, Zenel Laci en a à revendre pour nous conter son histoire et celle de sa famille. Et pourtant …

Tout commence en 1952 quand le père est obligé de quitter l’Albanie communiste avec les siens. Il rêvait d’Amérique, mais c’est en Belgique qu’il devra se poser au terme d’un long et dramatique périple. Après les forges de Clabecq, cap sur Bruxelles pour ouvrir près de la Bourse une friterie qui deviendra bientôt une des plus réputées de la capitale. N’est-ce pas la meilleure manière de s’intégrer en Belgique… ? Notre héros a quatorze ans à l’époque et le père découvre qu’il brosse les cours de l’école technique où on l’a casé, pour lire en cachette. Au travail ! C’est lui qui va faire tourner la baraque, travaillant jusqu’à quatorze heures par jour. Mais deux ans plus tôt, grâce à sa sœur,  il a découvert les livres. Désormais il tutoie Jules Verne, Rimbaud et Dostoïevski, et se lance dans l’écriture. Son papier : les cornets de frites qu’il parsème de vers. Ses lecteurs : les clients ou les jeunes du samedi soir qui fréquentent le Club 25 voisin et apprécient les services de ce champion inattendu du poème d’amour. Son comptoir est devenu son théâtre et ses clients en sont les personnages, attachants comme ce professeur retraité qui l’initie à Sartre, mais violents parfois les soirs de matches de foot.

Zenel Laci est un merveilleux conteur. Il vous capte l’attention dès le premier instant et ne vous lâche plus, tout en ménageant la juste distance qui lui permet de jeter un regard ironique et lucide sur cette vie dure mais peu banale dont il parvient à extraire le suc mémorable. Et s’il ne ménage pas la communauté albanaise, c’est avec un sourire mêlé de tendresse : on n’oubliera pas le récit burlesque du voyage en Albanie profonde, imposé par le père en vue d’un mariage arrangé. Le tout coulé dans une écriture alerte et  mené avec un sens évident de la narration.

Aujourd’hui, Zenel Laci est écrivain et metteur en scène, et son récit est aussi un beau témoignage de résilience et de renaissance par le théâtre. Et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve à la mise en scène Denis Laujol, ancien coureur cycliste professionnel converti, lui aussi, sur le tard. Dernier conseil : quand les applaudissements se seront tus, ne prenez pas tout de suite le chemin du retour. Car le spectacle se prolonge au clair de lune : tout en vous mitonnant de savoureuses frites dans sa baraque prodigieuse, Zenel Laci poursuit  le récit de ses aventures à l’ombre des grands arbres. Prélude à une « Saison 2 » … ?

EN PRATIQUE

« Fritland » de et avec Zenel Laci

Mise en scène : Denis Laujol

A voir au Théâtre de Poche jusqu’au 18 mai