Festival XX Time à la Balsamine du 12 mars au 4 avril

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Imprononçable ({:}) - © Rachel Casado

"Femmes, je nous aime".

Pour cette deuxième édition d’un festival qui interroge le féminin aujourd’hui, nous avons rencontré Monica Gomes, directrice de La Balsamine et Caroline Godart.

Interview

Peut-on parler de festival féministe ?

Monica Gomes : Oui, c’est clairement un festival féministe car il part d’une volonté de défense des droits de la femme. Tout au long de l’année, des femmes m’ont proposé spontanément des projets, sans connaître l’existence de ce festival dont c’est seulement la deuxième édition. Ces artistes y interrogent leur corps, leur identité, les discriminations subies, et tout cela à travers une forme artistique. Donc il y a du contenu, mais aussi une réflexion sur la forme.

Un des objectifs est d’ouvrir le festival à tous les publics, et notamment aux hommes, bien sûr, qui étaient très nombreux déjà l’an dernier pour la première édition.

Des ateliers de défense verbale aux performances et aux concerts, vous avez voulu convoquer toutes les formes artistiques (et autres) ? 

Oui, tout y est ! On a même ouvert cette édition-ci à des projections de documentaires, et notamment "Ouvrir la voix" d’Amandine Gay, qui parle de l’afro féminisme. Comme les autres formes qui sont proposées durant ce festival, ce film témoigne d’une urgence : le féminisme n’est pas  quelque chose de "chic" ou de superflu, ce n’est pas une posture intellectuelle, c’est une urgence qu’aujourd’hui les droits des femmes soient enfin pris à bras le corps et puissent exister.

La variété des formes proposées reflète aussi la volonté de décloisonner, de rencontrer toutes les formes de féminismes, et de montrer combien certaines personnes se situent au croisement de plusieurs discriminations. Il est important que toutes puissent avoir la parole.

Le corps de la femme est exploré aussi dans un autre spectacle au titre imprononçable puisqu’il est représenté par un symbole graphique

… oui, deux points et des parenthèses qui représentent le sexe féminin. Les spectateurs entreront  dans un espace singulier, une sorte de vulve géante et, guidés par les comédiens, vont donc explorer la géographie intime de la femme pour tenter de mieux comprendre ce biotope … à protéger comme tous les biotopes aujourd’hui, et à connaître aussi pour mieux pouvoir le préserver.

Ce spectacle, conçu et mis en scène par Lorette Moreau, a aussi bénéficié de la collaboration de Caroline Godart qui en signe la dramaturgie. Autrice, dramaturge et enseignante, Caroline Godart a largement consacré ses travaux au féminisme. Elle proposera le 12 mars une rencontre intitulée " Le corps comme territoire ", introduction au spectacle, mais pas seulement …

Caroline Godart : C’est aussi une référence à la philosophie d’une grande féministe, Luce Irigaray, que j’ai beaucoup étudiée et qui permet de penser la différence sexuelle. Le corps (et l’âme) des femmes est souvent utilisé par les hommes, dans les relations hétérosexuelles, comme espace à partir duquel ils peuvent bâtir leur identité, leur subjectivité.  Et donc que signifie pour une femme d’être maîtresse de son corps, de s’incarner elle-même ? Il y a évidemment la question du consentement qui est cruciale, mais cela veut aussi dire développer une subjectivité propre, une autonomie, c’est-à-dire des ressources intérieures qui permettent de dire " je suis ", "j’existe ".

Que signifie pour vous être féministe aujourd’hui ?

Pour moi, le féminisme doit guérir de cette maladie dont il a souffert pendant très longtemps, à savoir de s’intéresser à un certain type de femmes : issues de la classe moyenne ou supérieure, blanches, … Pour moi le féminisme doit avant tout être une ouverture, à soi-même et aux autres femmes. Il y a de la place pour tout le monde. Y compris, bien entendu, pour les hommes féministes ; on ne pourra pas transformer le patriarcat sans eux, d’autant plus que c’est eux qui détiennent encore majoritairement les rênes du pouvoir. Le féminisme est une position politique et philosophique. De la même manière que les blancs sont responsables de mettre fin au racisme, les hommes sont responsables de mettre fin au sexisme.

On assiste à une extraordinaire effervescence du féminisme aujourd’hui et je m’en réjouis. Dans le monde entier, les femmes se réveillent. Et on constate que la grande question qui préoccupe les féministes aujourd’hui, c ‘est celle de la violence sexuelle, du consentement, de l’intégrité du corps féminin. De plus nous sommes tous et toutes à l’intersection de différents types d’identité. Et quand les identités "subalternes", comme par exemple le fait d’être noire, femme, handicapée, homosexuelle, … se croisent à ces intersections-là, elles vont exacerber les injustices.

Quel est le rôle des artistes aujourd’hui ?

On vit aujourd’hui une grave crise de l’imagination, que ce soit au niveau politique ou dans le domaine de l’intime. On a du mal à se projeter dans un futur dont on rêve, qu’il soit individuel ou collectif. Par exemple, si on avait su imaginer dans les années 80 de vraies solutions à la crise du climat, dont on entendait déjà parler à ce moment-là,  on n’en serait pas là aujourd’hui. La montée de l’extrême droite, c‘est aussi une crise de l’imagination : on ne sait plus imaginer comment vivre ensemble.

Dans ce cadre-là, les artistes ont un rôle essentiel à jouer. L’art aujourd’hui est une planche de salut, un lieu indispensable. On pourrait penser que, vu la situation dramatique du monde, l’art est une chose frivole, mais c’est tout le contraire. L’art, pensé comme quelque chose de collectif, qui se crée sur un plateau (ou ailleurs) mais aussi dans le cœur de chacun.e, nous en avons besoin pour nous sauver.