Festival "Mouvements d'identité" au Théâtre Océan Nord (suite)

« J’appartiens au vent qui souffle », Aminata Abdoulaye Hama
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« J’appartiens au vent qui souffle », Aminata Abdoulaye Hama - © Michel Boermans

"Le monde a besoin de féminin", tel est le titre qu’Isabelle Pousseur, directrice du Théâtre Océan Nord, a donné à sa nouvelle saison. En ces mois de novembre et décembre, le féminin se décline à travers trois spectacles qui parlent d’identité, de transformation et de théâtre.

Après le remarquable "Final Cut" de Myriam Saduis, nous avons découvert deux autres créations passionnantes : les seuls en scène "J’appartiens au vent qui souffle" et "LEGS 'suite' " .

"J’appartiens au vent qui souffle"

Critique ***

Née au Burkina Faso, Aminata Abdoulaye Hama a grandi au Niger avant de débarquer à Bruxelles pour y étudier le théâtre. Son histoire, elle l’a d’abord racontée à Isabelle Pousseur pour en confier ensuite l’écriture à Jean-Marie Piemme.

Dès son apparition sur scène, Aminata Abdoulaye Hama nous confronte à une réalité violente, le racisme, ou du moins sa forme adoucie, plus hypocrite : lors d’une séance de casting, elle est refusée pour le rôle d’Antigone. "Vous appartenez à la diversité, lui répond-on, Antigone est grecque " ! Et la jeune actrice de rétorquer qu’elle peut tout jouer… Car jouer, n’est-ce pas "se multiplier", comme une poupée russe ? Et d’évoquer ce qui sera le leitmotiv de ce monologue : sa double personnalité, Aminata 1 enracinée dans sa culture et ses traditions, et Aminata 2 qui "porte une autre boussole", celle de l’Europe où elle a choisi de vivre. Dans sa famille au Niger, elle est l’excisée, la jeune fille qui attend sagement un époux, vêtue de ses chatoyants tissus peuls, celle qu’on gave, lors de ses récents retours au pays, pour que ses rondeurs correspondent aux critères de là-bas. Des kilos qu’elle s’empresse de perdre dès son retour à Bruxelles … Mais déjà enfant, Aminata est un garçon manqué, une "tête dure", qui participe à une caravane de la paix pour répondre à une rébellion touareg, qui aime se déguiser et n’hésitera pas à tout quitter pour atteindre son cap. Qui ne mâche pas ses mots quand il s’agit de fustiger le racisme, le machisme et le colonialisme (même son cher Victor Hugo, son ami "à la vie à la mort", est tombé dans ce panneau-là !).Nous avions pu apprécier les qualités d’Aminata Abdoulaye Hama dans "Le songe d’une nuit d’été" de Shakespeare monté par Isabelle Pousseur en 2012. Seule en scène ici dans ce récit autobiographique sur mesure, et sous le même regard amical, son tempérament de feu éclate : généreuse, passionnée, solaire, elle réussit haut la main à nous convaincre que le théâtre est son affaire et qu’elle y a trouvé le terrain où exprimer toutes les facettes de sa riche personnalité. Quant à Jean-Marie Piemme, il dédie à son ancienne étudiante un de ses plus beaux textes ; en intelligence parfaite avec son personnage, c’est presque une seconde peau qu’il lui tisse, attentif à la diversité de son talent,  mêlant souplement les temporalités, jouant avec les rythmes et maniant l’humour. Dans un mouvement de mise en abyme, il la met plus d’une fois en situation de s’auto-parodier, ce qu’elle réussit superbement ; ainsi la verrons-nous incarner des héroïnes de Shakespeare (Helena du "Songe d’une nuit d’été"), Sophocle ("Antigone") ou Kleist (Penthésilée") en surjouant avec ironie. Le théâtre est bien le lieu de tous les possibles.

LEGS "suite"

Critique ***

"C’est quoi, une identité ?" Comme dans "J’appartiens au vent qui souffle", cette question est au cœur du monologue autobiographique écrit et joué par Edoxi Gnoula. Celle-ci s’interroge sur son statut de fille bâtarde et raconte la souffrance d’une enfance sans père à Ouagadougou, sachant que celui-ci vit à quelques mètres de la maison avec sa famille légitime. Mais pas de complainte dans ce texte, plutôt de la colère contre les géniteurs irresponsables qui font des enfants sans se préoccuper des conséquences de leurs actes. Quant à la mère, elle se montre fataliste et se demande pourquoi tant se préoccuper "du sperme qui vous a fécondé". C’est seulement en 2014 qu’Edoxi rencontre enfin ce père qui mourra deux ans plus tard.

Edoxi Gnoula a eu l’idée originale de mettre en relation sa propre vie avec la situation de son pays, le Burkina Faso. Ainsi les hommes d’état qui ont abandonné, négligé et spolié la nation ne sont-ils pas pareils à cet homme qui a renié sa fille ? Le récit se déroule par couches successives de réflexions politiques et d’éléments biographiques au fil d’une écriture réaliste et savoureuse qui nous plonge dans l’ambiance d’un quartier populaire de Ouagadougou. La comédienne nous entraîne notamment dans un "maquis", un de ces bars où s’échangent les discussions et où les vendeuses d’arachides accostent les buveurs de bière. En virtuose, elle incarne plusieurs personnages hauts en couleur, et l’on n’est pas étonnée d’apprendre qu’elle a été sacrée meilleure humoriste au Burkina en 2013. Pour elle comme pour Aminata Abdoulaye Hama, le théâtre est "un long chemin épineux" mais il est aussi au cœur de son engagement.

EN PRATIQUE

1)      "J’appartiens au vent qui souffle" de Jean-Marie Piemme

Mise en scène : Isabelle Pousseur

Avec : Aminata Abdoulaye Hama

2)      LEGS "suite" de Edoxi Gnoula

Mise en scène : Philippe Laurent

Avec : Edoxi Gnoula

Les deux spectacles sont à voir au Théâtre Océan Nord jusqu’au 9 décembre

Et vous pourrez encore voir " Final Cut " du 6 au 9 décembre