"December man", création mondiale au Théâtre de Namur, la plus percutante de cette décennie. Une mise en scène de George Lini

December man
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December man - © Sébastien Fernandez

C’est une création mondiale, une première en langue française du texte "December man" de Colleen Murphy, mais c’est surtout la création la plus percutante au Théâtre de Namur, en cette décennie. 3 acteurs sur scène : Sophia Leboutte, Luc Van Grunderbeeck et le jeune Félix Vannoorenberghe, sorti de l’école en juin dernier. Trois comédiens d’une justesse extraordinaire. Et pour l’histoire, "December man" nous ramène au 6 décembre 1989, lorsqu’un tireur fou surgit dans une école de Montréal pour tuer des femmes, les séparant des hommes. 14 décès, 14 blessés, 24 femmes et 4 hommes. Mais c'est aussi l’histoire de Jean, rescapé, pétri de culpabilité, parce qu’il n’a rien fait pour sauver ses camarades. Traumatisé, au sein d'une famille modeste où l'on essaie de joindre les deux bouts, où l’on comprend difficilement ce qui le bouleverse, Jean se bat contre ses démons et multiplie les cauchemars. Il est évident que nous sommes au coeur de l’actualité. L’incompréhension, la culpabilité, le traumatisme, quelle que soit la catastrophe, les effets sont les mêmes pour le metteur en scène Georges Lini :

"Cette école de polytechnique de Montréal c'est un prétexte en effet pour parler du monde dans lequel on vit. On est entouré au quotidien de choses épouvantables et ce qui m'intéresse dans cette histoire, c'est que la catastrophe n'est pas le fait divers en lui-même mais c'est l'onde de choc. Il y a une catastrophe et on va vers une situation qui est pire encore. C'est ça que je voulais raconter. Comment vivre avec sa culpabilité, comment se reconstruire, l'importance et l'impuissance de l'entourage, je trouve que c'est une belle leçon de vie et je trouve cette histoire éminemment contemporaine."

Une famille où les parents n'ont pas toutes les armes en main pour aider leur fils, parce qu' il n'y a pas de mode d'emploi. Le père pense qu'une partie de pêche peut résoudre le problème et la maman estime que les études sont prioritaires et qu'il faut foncer :

"Il n'y a pas de mode d'emploi en effet, et on fait ce qu'on pense être le mieux en tant que parents. Ca m'intéressait de parler de ça aussi. Nous sommes dans une famille modeste, pour qui le quotidien n'est pas simple, et tout ce qui touche au traumatisme, au psychologique, à l'invisible en fait leur échappe un peu. Donc Jean est condamné à vivre avec son trauma, et ne parvient pas à trouver un écho auprès de ses proches, qui sont pourtant aimants.  Et c'est cela qui est beau. Ils aiment Jean, un peu maladroitement, comme des parents un peu désarçonnés, et c'est poussé à l'excès en raison de ce traumatisme. Mais ça fait partie de la vie, et de ce qu'on est, face à nos enfants, impuissants devant nos petits qui sont devenus grands. Et chacun pense qu'avec le temps, les choses s'arrangeront. En attendant ils ne se rencontrent plus, et on va vers l'inévitable."

Et pour porter ce texte, trois acteurs exceptionnels : Sophia Leboutte, Luc Van Grunderbeeck et le jeune Félix Vannoorenberghe, tout juste sorti de l'IAD, mais qui fait montre d'une présence unique :

"J'ai flashé sur ce jeune l'année passée, je faisais partie d'un jury, il était encore à l'école et j'ai beaucoup de chance. Et puis il est bien entouré, par deux comédiens chevronnés, plein d'humanité, c'est vraiment une pièce d'acteurs. Ils sont à deux mètres du public, donc si ça parle faux ça fait mal aux oreilles, ils ne peuvent pas se le permettre, et ils sont très justes. C'est un peu du jeu cinéma, et le moindre accroc est visible et audible. Ce sont des complices, j'ai joué avec Sophia il y a une dizaine d'années dans trainspotting, et Luc on collabore régulièrement. C'est très chouette de retrouver des gens avec lesquels on se sent bien, et avec lesquels on peut aller loin. Je suis un metteur en scène comblé."

Quant au décor, avec sa transparence sur fond de scène, il participe du rythme de la pièce. On ne quitte jamais les acteurs lorsqu'ils sortent de scène, on les retrouve au travers des portes vitrées et leur présence continue d'être importante :

"Je voulais mettre un peu de théâtralité dans une forme classique, lutter contre le réalisme de la pièce. Je voulais une sorte de no man's land où les comédiens qui se changent croisent ceux qui arrivent sur scène, oui un no man's land. Afin que les spectateurs se demandent quel est le statut de cette arrière scène. Je voulais aussi une profondeur de réflexion, et j'aime qu'on parle de l'absent et qu'on puisse le voir en même temps."

"December man" au Théâtre de Namur jusqu’au 27 septembre. On n’en sort pas indemne, la proximité et la présence des comédiens bouleversent. A voir en famille, avec de grands ados… Au Studio à 19 heures