Comment peut-on être "moutouf" ? Double identité belgo-marocaine : une comédie lucide, rythmée, délicieuse ***

Myriem Akheddiou, Hakim Louk’man, Yasmina Douieb,  Othmane Moumen, Monia Douieb dans "Moutoufs"
2 images
Myriem Akheddiou, Hakim Louk’man, Yasmina Douieb, Othmane Moumen, Monia Douieb dans "Moutoufs" - © Alexandre Drouet

C’est une "écriture de plateau" par un "Kholektif", (deux mots "tendance") , d’acteurs qui ont en commun un père (et donc un nom) arabe et une mère européenne. Des "bâtards" en somme, assis entre deux chaises et qui,  à l’école, se faisaient traiter de "moutoufs", par des blondinets de sang "pur" qui, dans la génération précédente, traitaient les Italiens de "macaroni".

Ils n’en souffrent plus car le théâtre leur a permis de jouer avec ces "clichés", teintés de racisme et de les mettre à distance. A l’intersection de deux cultures, arabo-musulmane et belgo-européenne, ils n’en font pas un "plat" mais un … plateau où l’humour est le tremplin de leurs différences.

Ils sont cinq, trois femmes, deux hommes qui au lieu de raconter chacun leur petite histoire personnelle, dans l’ordre et à la queue leu leu ont décidé de les mêler joyeusement pour en faire une petite symphonie collective. Avec en toile de fond discrète quelques instants vidéos sensibles,d’enfances marocaines d’Eva Giolo. Parfois le personnage est la personne comme Othmane Moumen racontant ses déboires  administratifs et scolaires pour faire admettre le "e" à la fin de son nom. Mais si chacun aura sa petite anecdote "perso", le charme vient de l’échange des rôles, homme/femme, enfants/parents, sur le canevas d’une double identité assumée vaille que vaille.

On garde quoi d’un héritage pas ou mal transmis ? Les pères ont fui le Maroc, vécu comme une dictature, dans les années 60/70 (et aujourd’hui ?). Mais ils n’ont pas transmis grand-chose, ni langue, ni religion puisqu’ils ont pris comme épouses des Européennes. Pour la plupart, le Ramadan est vécu à peine plus sérieusement que Noël ou Pâques pour les chrétiens laïcisés d’aujourd’hui. Une coutume familiale que certains observent scrupuleusement, au moins par respect pour leurs racines et d’autres ""à la carte". Et l’identité qu’en faire ? Comme ils vivent tous à l’intersection de deux cultures ils sont à l’abri de tout fanatisme religieux et/ou alimentaire. Chacun(e) interprète librement la loi religieuse (circoncision, ramadan, transmission par le prénom), les tabous alimentaires (porc, alcool) et la "communion"… par le couscous, un partage. Entre le père et la mère qui choisir ? A la carte aussi. Des clichés ? Oui mais joyeusement démontés.  

Une "commedia dell' arte" sur un thème identitaire marocain.

Comme rien n’est clair, établi, définitif ils en font une sorte de "commedia dell' arte", très ludique, où deux femmes veillent au grain : Jasmina Douieb, metteuse en scène, donc garante de l’homogénéité du ‘collectif’, peut s’appuyer sur une belle et intelligente scénographie et d’habiles costumes de Renata Gorka. Six grands photomatons transformables donnent le thème central, l’identité officielle, par le passeport. Mais ils permettent aussi de projeter les discours du père ou de transformer les acteurs, tous vêtus d’habits masculins, en personnages multiples par l’âge et le sexe, amorçant les surprises, donnant  sa fluidité au récit. Des photomatons transformables en voiture collective, pour un mémorable portrait de groupe ou en cercueil pour l’émouvante scène finale d’hommage au mort. Alors on se laisse "emballer" par ces actrices (Jasmina et sa sœur Monia Douieb, Myriem Akheddiou) et acteurs (Hakim Louk’man, Othmane Moumen) jouant tous "juste" leur partie de ping pong identitaire. Un peu comme si le solo humoristique de Roda Fawaz (On the road’A) rebondissait ici en une comédie à 6 voix.

Enfin ils nous tendent un miroir où nous pouvons tous nous retrouver : qui n’est pas un peu "bâtard", avec une mère et un père aux valeurs différentes ? Et les "clichés" arabo-musulmans (religion, langue, habitudes culinaires et culturelles) sont  incarnés dans des débats familiaux pas si "exotiques" que ça. Qui, dans chaque famille, catholique, juive ou athée, wallonne ou flamande, on est à "l’intersection" de l’un ou l’autre "intégrisme" qui prêche la pureté. On peut vraiment se marrer, doucement, ensemble. Tous Belges, en somme ?

NB : Jasmina Douieb, lauréate des Prix de la Critique 2017 pour sa mise en scène de l’âpre  "Taking care of baby" de Denis Kelly, étend sa palette, avec succès, à l’humour.

Moutoufs, par le Kholektif Zouf, m.e.s par Jasmina Douieb

-Théâtre de Liège jusqu’au 20 janvier.

Et une longue série chez le coproducteur :

-Théâtre Le Public du 22 février au 24 mars.

-Une tournée de fin janvier au 1er février : Théâtre de La Louvière, Maison de la culture de Marche-en-Famenne et Maison de la culture de Tournai

Christian Jade (RTBF.be)