Comme la hache qui rompt la mer gelée en nous, Hamadi au Théâtre de Poche

Comme la hache qui rompt la mer gelée en nous, Hamadi au Théâtre de Poche
2 images
Comme la hache qui rompt la mer gelée en nous, Hamadi au Théâtre de Poche - © Alice Piemme

Critique ***   Deux hommes en colère. Hamadi frappe juste dans son nouveau pamphlet politique.

Depuis une trentaine d’années, Hamadi poursuit un travail d’écriture et de mise en scène, principalement autour de deux thématiques : d’une part la transmission et la mémoire, sous une forme volontiers poétique, et d’autre part une analyse politique de nos sociétés occidentales. Sa nouvelle création s’apparente clairement à cette seconde vague.

On s’interroge et s’émeut d’abord de ce beau titre poétique. Hamadi l’a emprunté à Kafka qui définissait ainsi ce que devait être pour lui un livre, et par extension, toute œuvre d’art. C’est au fil du spectacle que cette phrase, peu à peu, entrera en résonance avec le propos de l’auteur.

Dans un lieu anonyme, deux hommes se retrouvent. Trentenaires, ils sont amis de longue date et ont grandi ensemble dans une ville au cœur de l’Europe dont on devine qu’elle pourrait être Bruxelles. Ils ne portent pas de nom et tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’ils sont issus de cultures différentes : l’un est juif, l’autre arabe. Comme chez Beckett, ils attendent … "mais quoi ?" demande l’un.  "Ce qui nous attend, ze futur" répond l’autre. Or le constat n’est pas rassurant … Si peu rassurant que l’un des deux annonce avoir mis son plan à exécution : il a kidnappé "un bekende Vlaming", celui qu’il appelle "l’ancien gros", "le grand maître de l’ordre des ordures", un de "ces salauds qui vous vendent de la haine en boîte chaque fois qu’ils l’ouvrent" …  Vous n’aurez aucune peine à reconnaître Bart De Wever…

Dans ses pièces précédentes, Hamadi fustigeait surtout l’intolérance et les extrémismes religieux. Cette fois, il déplace le curseur. Si dès le départ, les clichés identitaires volent de l’un à l’autre, c’est avec le sourire en coin, comme on s’envoie des vannes entre copains pour le plaisir du jeu. Les deux personnalités s’affirment : le Juif, davantage dans le doute, l’Arabe, révolté et volontiers provocateur. S’ils n’hésitent pas à remuer les sujets qui fâchent, tous deux désignent en chœur l’ennemi commun : les élites de ce pays qui les méprisent, eux les petits, une Europe envahie par la "merde" fasciste venue de l‘Est après la chute du mur. Et de dénoncer les replis communautaires, la vague de racisme et de xénophobie qui s’est abattue sur les sociétés occidentales, les discours de haine qui stigmatisent l’autre, l’étranger.

Ce thriller politique est surtout prétexte à délier les langues, à croiser les arguments, à révéler les peurs. Les échanges légers se muent bientôt en une discussion parfois virulente, même si elle est sous-tendue par une vieille amitié. Le kidnappeur se voit déjà stigmatisé pour son acte alors qu’il serait plus facilement pardonné au Juif puisqu’il est blanc et donc … bon. "Un Arabe qui brutalise, c’est normal parce que c’est sommaire un Arabe, sanguinaire, délirant, véhément et rudimentaire … un primitif en somme". Une solidarité est-elle possible entre Juifs et Arabes de ce pays (et d’ailleurs), autrement dit entre minorités traditionnellement opposées, face à un système qui cherche à les diviser ? Cette question est au cœur de la pièce.

Porté avec fougue par Soufian El Boubsi et Eno Krojanker, ce spectacle invite à "rompre la mer gelée en nous , à dépasser les haines qui séparent et à construire ensemble un monde plus habitable. Il touchera notamment les adolescents dont il emprunte le vocabulaire cru et familier, le ton parfois potache.

En pratique

" Comme la hache qui rompt la mer gelée en nous "

Texte et mise en scène : Hamadi

Avec : Soufian El Boubsi et Eno Krojanker

A voir au Théâtre de Poche jusqu’au 2 mars

Et ne ratez pas le prélude que vous offre Hamadi tous les mercredis à 19h : la lecture du " Tchat de l’imam " dans le cadre des " Défouloirs ".