"Combat de pauvres" " de la Cie Art & tça : un théâtre de l'urgence

Combat de pauvres, de la compagnie Art & tça
Combat de pauvres, de la compagnie Art & tça - © Olivier Laval

Proche du théâtre action des années 70, un théâtre documentaire engagé a fait son apparition sur les scènes d’ici et d’ailleurs. Créée il y a 5 ans par des acteurs  formés au Conservatoire de Liège, la jeune compagnie Art & tça s’inscrit dans cette mouvance et nous a déjà livré "Grève 60" et "Nourrir l’humanité c’est un métier" (nommé dans la catégorie "Meilleure découverte" aux Prix de la critique 2014).

N’avons-nous pas tous inventé mille stratégies pour ne pas voir et ne pas entendre cette personne sur le trottoir qui tend son gobelet ? "Je suis pressé, …je n’ai pas de monnaie sur moi, …on ne peut pas donner à tout le monde" … Une mère obligée de faire la manche pour survivre dans le Paris de sa jeunesse, cela peut arriver dans toutes les familles, … pourquoi pas la nôtre ? Nous voici d’emblée interpellés, impliqués par les trois comédiens (Charles Culot, Alexis Garcia et Camille Grange) dans le concret de la pauvreté : elle est près de chez nous, sur le chemin du travail, à l’entrée du supermarché ou dans les couloirs du métro, parmi nos proches peut-être… A partir de ce constat, ils nous invitent à la réflexion sur base de témoignages, de chiffres et d’analyses qui nous mènent de la rue aux cercles du pouvoir.

Ce n’est pas un hasard si le mot "pauvrophobie" est un néologisme créé récemment.  De plus en plus, on construit des dispositifs anti-SDF, on écarte les mendiants des centres villes, on va jusqu’à nier l’existence des pauvres comme le fait l’ineffable député français Patrick Balkany dans une vidéo. "Ils font peur à la clientèle" selon le Président de l’Association des commerçants du quartier des Tongres à Bruxelles. Mais qui sont-ils, ces sans-abri, comment "tombe-t-on à la rue" ? Et nos trois acteurs de leur prêter voix à travers une suite de témoignages : on bascule souvent très vite et à partir de ce moment-là, difficile de se relever … Les dures conditions de survie finissent par pourrir l’esprit et le moral. "Si t’es pas alcoolique, tu le deviens", … "on n’a plus de dignité", … "j’ai l’impression que je me suis trompé de destin". Il existe des solutions, mais on ne les met pas en pratique ou pas assez. A Bruxelles par exemple, le nombre de logements vides est impressionnant. Pourquoi ne les ouvre-t-on pas aux sans-abri ? Un toit, nous dit-on, c’est le plus important, c’est le point de départ d’une réinsertion. Et il est prouvé, de plus, que cette solution coûterait moins cher que la situation actuelle …

Certaines pauvretés sont moins visibles, et peuvent se cacher sous un toit. Un témoignage emblématique nous le rappelle, endossé par Charles Culot, celui d’une mère de famille obligée de jongler avec les factures, et de fréquenter parfois, à sa grande honte, le Resto du Cœur. En cause, la répartition scandaleusement inégale des richesses, la politique sociale régressive de notre gouvernement et la culpabilisation des chômeurs. Qui sont les vrais fraudeurs ? Et d’avancer, chiffres à l’appui, un argument massue de la gauche : la fraude fiscale représente en Belgique des sommes bien plus importantes que la fraude sociale.

La scénographie est réduite à l’essentiel, c’est la parole qui importe avant tout, et les trois comédiens la portent avec toute la force et l’engagement de ce collectif qui questionne l’état de notre société. Le ton est grave, on s’en doute, mais des notes d’humour ponctuent le discours, notamment quand il s’agit de contester la fameuse théorie du ruissellement, préconisée par le gouvernement Macron et d’autres.

Comme dans leurs spectacles précédents, les membres du collectif Art & tça se font les porte-paroles des "sans voix", ils nous invitent à questionner notre monde et ses dérives, mais aussi à construire des alternatives. Chaque soir est convié sur le plateau, à l’issue du spectacle, un acteur ou une actrice de terrain. Ce soir-là, nous avons rencontré Olivier Vangoethem, un ancien SDF devenu aujourd’hui actif au Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté. Un moment chaleureux et porteur d’espoir.

EN PRATIQUE

"Combat de pauvres" de et par la Cie Art & tça

Ecriture et direction d’acteurs :  David Daubresse

et interprétation : Charles Culot, Alexis Garcia et Camille Grange

A voir à l’Atelier 210 jusqu’au 17 novembre