Cocon ! au Théâtre Marni : "Bougez-vous, bandes de larves, sortez de votre cocon !"

Cocon !
Cocon ! - © A.Piemme/Aml

CRITIQUE ***

A l’origine, Dominique Roodthooft découvre l’histoire vraie de Judith Scott, trisomique, sourde et muette et de sa sœur jumelle Joyce. Séparées dès l’enfance, elles se retrouvent trente-cinq ans plus tard, et Judith se met à tisser des sortes de cocons multicolores ; elle deviendra une figure importante de l’art brut. Une question sera posée en filigrane tout au long du spectacle : pourquoi laisse-t-on sur le bord du chemin ceux qui sont différents, comment retrouver du lien dans notre société? D’où l’image du cocon : lieu de repli et de confort, mais d’incubation aussi. Enveloppe qu’on brise pour se libérer et  se métamorphoser. Architecture complexe de fils entrelacés.

Au centre du plateau, un tas de vêtements, de pelotes de laines et d’objets disparates. De cette masse informe, les comédiens vont peu à peu tirer des cordes et les tendre d’un coin à l’autre de la scène. Ils y accrocheront au fur et à mesure une trace de ce qui vient de se jouer : un nom sur un bout de carton, une silhouette, un objet … A la fin du parcours, la scène sera transformée en une magnifique œuvre d’art et de mémoire.

Entre ces deux moments, un voyage au gré des découvertes et des rencontres menées par les cinq acteurs explorateurs, comme autant de petits trésors à partager, reliés par le même fil. En écho aux sœurs Scott, comme un leitmotiv, une vidéo nous mettra en présence de Clément Papachristou, un des acteurs de la pièce, et de son frère Guillaume, handicapé. Cri du cœur : pourquoi ne veut-on pas nous voir, nous les handicapés ? Parmi les oubliés du règne animal, le dodo, cet oiseau pataud ("le crétin de service"), doublement éliminé, dans son existence et dans la mémoire. Faussement naïve, Dominique Roodthooft apparaît en dodo, vêtue d’un costume kitch et ridicule à souhait. Le spectacle oscille entre humour et gravité, émotion et dérision. On n’oubliera pas ce moment où Clément Papachristou et Eric Domeneghetty esquissent quelques pas de danse maladroits, pieds contre pieds, ou ce jeu de ficelles collectif pareil à ceux que réinventent sans cesse les mains des enfants dans les cours de récré, et qui invitent à des connexions inconnues.

On nous raconte aussi, sur le mode burlesque, des histoires de métamorphoses. Isabelle Dumont campe une Méduse irrésistible, "figure de mortalité, de puissance et de poésie". Elle est Donna Haraway, la philosophe américaine qui voulait devenir indienne. Mieke Verdin réussit à nous convaincre qu’elle est un matsutake, ce précieux champignon en interaction avec l’évolution de nos sociétés. Détour aussi chez Rilke ou chez l’écologiste David Abram qui incite à "trouver d’autres manières de parler" car "il y a d’autres modes d’existence que l’humain" …

Les références scientifiques ou littéraires sont nombreuses mais sans jamais peser ni poser ; elles titillent notre curiosité et incitent à la réflexion en mode gai savoir. Tout l’art de Dominique Roodthooft est de les traduire en images et en jeu scénique décalés. Le résultat est un objet hybride, entre théâtre et conférence, porté par des comédiens complices qu’on devine fortement impliqués dans une écriture collective de plateau. Une invitation généreuse et stimulante à franchir tous les murs, comme le crie Guillaume au final du haut de sa chaise roulante : "Bougez-vous, bande de larves, sortez de votre cocon" !

EN PRATIQUE

" Cocon ! "

Conception : Dominique Roodthooft

Interprétation : Eric Domeneghetty, Isabelle Dumont, Clément Papachristou, Guillaume Papachristou, Dominique Roodthooft, Mieke Verdin

A voir au Théâtre Marni (production du Rideau de Bruxelles) jusqu’au 18 octobre