"Cinglée" au Rideau de Bruxelles - Le cri émouvant de Marta : stop aux féminicides !

CRITIQUE ***

Un plateau nu et noir. Au centre, des piles de journaux entassées sur une étroite estrade. C’est d’une page de journal que naît l’histoire de Marta. Celle-ci découvre un matin de janvier, parmi les faits divers, la mention d’un féminicide. Le journaliste précise : "le premier de l’année" en Belgique. Veut-il insinuer qu’il y en aura d’autres ? Quel cynisme ! se dit-elle. Mais la réalité la rattrape : en effet, d’autres viendront s’ajouter à un rythme effrayant, presque un par semaine. Marta ne peut plus supporter ces crimes, ni l’indifférence générale qui les accueille, ni la manière dont ils sont banalisés dans les médias. Jour après jour, elle décortique la presse et dresse la liste de tous ces noms de femmes pour en conserver la mémoire. Un pas plus loin, elle décide naïvement d’écrire au roi Philippe, en espérant que dans son discours de Noël, il accorde une place à son sinistre inventaire. Malgré le silence du monarque, elle continue à prendre la plume, inlassablement. Mais elle ne peut s’empêcher de vivre dans son cerveau et dans sa chair les drames de ces victimes. Sa santé se détériore gravement. Gardera-t-elle l’espoir jusqu’au bout ?

Céline Delbecq nous a habitués à des textes forts, écrits dans l’urgence, en résonance avec les problèmes de société les plus aigus. Cette fois encore, elle réussit à créer un spectacle militant, porté par un texte intelligent et sensible. Sa propre indignation, elle a choisi de l’incarner dans le beau personnage de Marta, cette modeste femme de ménage portugaise, jadis résistante à la dictature de Salazar et qui déclare "être venue sur terre pour dire". Elle a opté pour une forme inattendue : la narration à la troisième personne. Cet art de tenir la distance permet de ne pas céder au pathos, de parler aussi bien à l’intelligence du spectateur qu’à ses émotions. Il fallait une comédienne de haut vol pour réussir cette performance :

par sa présence vibrante, sur le fil, Anne Sylvain parvient à maîtriser de manière remarquable cette position délicate entre neutralité du récit et empathie avec son héroïne. En même temps qu’elle raconte Marta, elle EST aussi Marta.

Céline Delbecq signe une mise en scène sobre qui éclaire surtout la narratrice. Quelques brèves scènes muettes, presque fantomatiques, esquissent des agressions à l’égard d’une femme, dénonçant une société patriarcale qui préfère maintenir ces crimes dans l’ombre. Des personnages croisent le chemin de Marta, mais ils n’ont pas la même épaisseur humaine et illustrent plutôt les différentes attitudes face à la réalité des féminicides : son fils Eduardo (Stéphane Pirard), rustaud borné qui ignore les préoccupations de sa mère et veut l’interner, le Docteur K (Yves Bouguet), médecin de famille compréhensif mais trop timide quand il s’agit d’enquêter sur les blessures suspectes de ses patientes, malgré que sa propre fille, Elykia (Charlotte Villalonga), ait subi une agression sexuelle. Preuve vivante que le cycle des violences à l’égard des femmes se perpétue, cette adolescente annonce peut-être en même temps une nouvelle génération décidée à se battre.

Marta devient-elle vraiment cinglée ? Est-ce folie qu’un excès de lucidité et d’empathie ? Et les vrais fous ne sont-ils pas ceux qui préfèrent se taire, ignorer ce qui les dérange ? Poser la question, c’est y répondre nous dit Céline Delbecq dans ce spectacle puissant qui devrait porter l’étiquette " d’utilité publique ".

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Cinglée, au Rideau de Bruxelles Alice Piemme

EN PRATIQUE

"Cinglée"

Ecriture et mise en scène : Céline Delbecq

Jeu : Yves Bouguet, Stéphane Pirard, Anne Sylvain, Charlotte Villalonga

A voir au Rideau de Bruxelles jusqu’au 26 octobre et au Théâtre Blocry (Louvain-la-Neuve) du 7 au 20 novembre.