Chroniques du KFDA (2) : Léa Drouet et Amir Koohestani ou l'art de la métaphore

"Summerless" d’Amir Reza Koohestani
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"Summerless" d’Amir Reza Koohestani - © Luc Vleminckx

Lundi dernier, grand coup de cœur pour la géniale Suite n°3 – Europe de Jean-Louis Lacoste et Pierre-Yves Macé (voir l’article de Christian Jade). Au cours de cette dernière semaine, nous retrouverons notamment deux autres habitués du festival : Léa Drouet qui travaille à Bruxelles et Amir Reza Koohestani à Téhéran.

"Boundery Games" de Léa Drouet, une histoire d’exil énigmatique

La salle des Tanneurs est entièrement transformée en aire de jeu, le sol quadrillé par des rubans fluo, et les spectateurs disposés tout autour. Sur le côté un tas bien rangé de couvertures en feutre grisâtres, de celles que l’on distribue dans les situations de catastrophe, et que Joseph Beuys a utilisées pour ses sculptures et performances (référence voulue par Léa Drouet… ?). Pendant une heure environ, six performeurs vont manipuler ces couvertures, tout d’abord les déployer, se les approprier et organiser l’espace en leur donnant des formes différentes subtilement orchestrées, en écho avec les marques géométriques au sol. Dans le même temps ils réagissent les uns par rapport aux autres, par des mouvements de fuite ou de rapprochement. On en verra un bercer tendrement un autre enveloppé dans sa couverture.

La bande son, très présente, suggère des situations dramatiques et violentes : foules, trains, chocs métalliques, tornades … Par contre, les acteurs ne prononceront pas une parole. Mais qui sont-ils ? Des réfugiés obligés de fuir leur pays et de trouver leur place dans un ailleurs froid et inhospitalier ? À l’étape suivante, les couvertures se retrouvent mêlées sans ordre, sans égard pour la géométrie du sol, et créent des reliefs baignés d’une lumière crépusculaire. Enfin, de cette masse chaotique il sera possible de reconstruire un monde nouveau, qui dépasse les frontières du plateau. Une performance énigmatique qui stimule l’imagination du spectateur et suscite bien des interprétations différentes. On peut n’y voir qu’un beau jeu de formes en mouvement, comme lorsqu’on se trouve devant un tableau abstrait, ou y lire une métaphore de notre humanité.

Infos :

"Boundary games" de Léa Drouet

A voir aux Tanneurs à 20h30 jusqu’au 26 mai

"Summerless" d’Amir Reza Koohestani, l’école comme microcosme de la société iranienne ***

Pour sa septième participation au KFDA, l’auteur et metteur en scène iranien Amir Reza Koohestani signe une nouvelle création en première mondiale. Il est devenu au fil des ans un des artistes-clés de la scène internationale. Obligé, comme ses compatriotes cinéastes, de passer à travers les mailles de la censure dans son pays, il s’est forgé une dramaturgie du non-dit qui témoigne subtilement des transformations de la société iranienne contemporaine.

Nous voici dans la cour de récré d’une école, avec au centre un tourniquet qu’on doit cadenasser parce qu’un enfant s’y est blessé en tombant. Trois personnages vont s’y confronter pendant neuf mois (de la rentrée des classes en septembre jusqu’au dernier jour d’école avant les vacances d’été) : la mère d’une écolière, une surveillante de l’école et le peintre dont elle est enceinte mais qui l’a quittée pour vivre de son art après avoir enseigné la peinture dans l’école. Chargée de rafraîchir les locaux, la surveillante a fait appel à son ex-compagnon pour couvrir les vieux slogans révolutionnaires qui ornent encore les murs de la cour et les remplacer par des peintures plus actuelles.

Au fil des dialogues, finement ciselés comme toujours chez Koohestani, les tensions entre les protagonistes s’exacerbent : le conflit resurgit entre les anciens conjoints, et la mère accuse le professeur de peinture d’exercer un pouvoir malsain sur sa fille de sept ans. Mais n’est-elle pas elle-même troublée par cet homme qui incarne la liberté et le non conformisme dans une société rigide qui vit dans le mensonge et la peur d’enfreindre les lois ? Koohestani ne le dit pas, bien sûr, de même qu’il ne critique pas ouvertement la société iranienne, mais en filigrane et à travers son système scolaire. Les autorités y tolèrent aujourd’hui les écoles privées (comme celle de la pièce) et les autorisent, non seulement à fixer un tarif d’inscription (alors que l’école publique est gratuite), mais aussi à créer des cours interdits dans le système officiel, comme les langues ou les disciplines artistiques. Et pour celles-ci, des professeurs masculins peuvent être engagés dans une école de filles, ce qui n’est pas le cas ailleurs. Donc en apparence l’étau se desserre et les lignes bougent, mais pour qui … ? Que sont devenus les idéaux égalitaires de la révolution ? On apprend aussi que l’école va être détruite pour faire place à un centre commercial et être réinstallée dans un quartier résidentiel…

La fresque murale terminée, on s’aperçoit que les anciens slogans n’ont pas totalement disparu et se devinent à travers la nouvelle couche de peinture… Koohestani manie en virtuose la métaphore, mais sans jamais tomber dans la lourdeur ou la froide abstraction. Une manière aussi de tromper le regard obtus des censeurs. Et quand, au final, le peintre retire le cadenas du tourniquet, on comprend que les tensions sont apaisées et que la vie suivra son cours. L’été peut advenir.

Infos :

"Summerless" d’Amir Reza Koohestani

A voir au KVS Bol à 20h30 jusqu’au 26 mai