"Charlotte" de Michèle Fabien au Théâtre Poème

"Charlotte" de Michèle Fabien au Théâtre Poème
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"Charlotte" de Michèle Fabien au Théâtre Poème - © Alice Piemme

Frédéric Dussenne remet en lumière le texte magnifique d’une grande dame du théâtre belge.

CRITIQUE ***

A la veille de sa mort en septembre 1999, Michèle Fabien adaptait pour Frédéric Dussenne Œdipe sur la route d’Henri Bauchau. Elle est décédée brutalement quelques jours avant la première du spectacle. La même saison devait se créer sa dernière pièce, Charlotte. Deux bonnes raisons pour le metteur en scène de revenir, vingt ans après, à ce dernier opus d’une grande dame du théâtre belge.

"Y a-t-il une actrice dans la salle ?". C’est par cette troublante question, lancée par la jeune Leila Chaarani, que débute la pièce. D’emblée, Michèle Fabien nous mène à ce qui est une des marques de son travail d’écriture : questionner la représentation théâtrale d’une part, et d’autre part mettre en œuvre une distanciation interne par le dédoublement de Charlotte 1 en Charlotte 2 (appellations indiquées par l’autrice). Si à la création en 2000, Marc Liebens avait choisi deux comédiennes (Nathalie Cornet et Valérie Bauchau), Frédéric Dussenne préfère brouiller les pistes : c’est un acteur, Alexandre Duvinage, qui répond à l’invitation.

La Charlotte de Michèle Fabien, en effet, est double. La première est celle de l’Histoire, qui se raconte au soir de sa vie. Du plus intime au plus officiel, du lit conjugal aux visites protocolaires. Fille de Léopold 1er, elle épouse Maximilien d’Autriche, qui deviendra vice-roi de Lombardie-Vénétie puis empereur du Mexique, et mourra fusillé. Considérée comme folle, elle meurt à quatre-vingt-sept ans au château de Bouchout à Meise où elle vivait confinée depuis une quarantaine d’années. Face à elle, son double, sa conscience, mais aussi une foule de personnages : sa servante, et tous ces hommes qui l’ont méprisée, Maximilien, Napoléon III, Léopold II, le pape Pie IX, … De Miramare à Cuernavaca, de Paris à Rome et Laeken… Au fil d’un dialogue vif et tendu, aux résonances psychanalytiques, c’est une Charlotte d’ombre et de lumière qui prend vie sous nos yeux : touchée par la pauvreté des enfants mexicains mais éprise de luxe et de faste, désireuse d’influencer les puissants de ce monde afin de sauver son empire du Mexique, mais paralysée par une admiration délirante pour son indifférent mari… Intelligente et généreuse, mais aveugle aux changements qui secouent les empires et aux manipulations dont elle est victime. Quant à sa folie, elle l’autorise enfin, nous dit Michèle Fabien, à réaliser en imagination ses idéaux fracassés par la médiocrité des hommes.

Plus que jamais, ce théâtre de parole, exigeant, rigoureux mais sans sécheresse, politique mais sans didactisme, séduit par son intelligence et sa pertinence. Pour le partager avec nous, Frédéric Dussenne a choisi de mettre en mouvement, sobrement, sur un plateau nu, des corps qui parlent. Seul artifice, qui fonctionne superbement : deux micros. Tantôt avec, tantôt sans, les deux jeunes comédiens jouent ainsi à diversifier les plans et à mettre en valeur les différents niveaux de langage. Ils y réussissent avec talent, apportant à la fois fraîcheur et maturité.

Basée sur la correspondance de l’Impératrice, Charlotte n’est pas une pièce historique (on y mêle les temporalités, on y glisse des anachronismes…).

En donnant la parole à une oubliée de l’Histoire, une impératrice déchue, une épouse négligée, Michèle Fabien aborde des thématiques qui lui sont chères : la condition féminine principalement, mais aussi les inégalités sociales, les relations Nord-Sud…

Ce théâtre résonne toujours de manière aussi convaincante, et nous sommes reconnaissants à Frédéric Dussenne, maître de la transmission, de le faire revivre à travers deux jeunes espoirs de notre scène belge.

Enfin, espérons que le Théâtre Poème, dont l’avenir est incertain, puisse continuer à vivre, lui aussi, et à occuper cette place unique dans le paysage théâtral bruxellois.

En pratique

"Charlotte" de Michèle Fabien

Mise en scène : Frédéric Dussenne (L’acteur et l’écrit)

Jeu : Leila Chaarani et Alexandre Duvinage

Les 4 dernières représentations sont à voir au Théâtre Poème du 15 au 18 octobre