Avec Georges Lini, la compagnie Belle de Nuit fête ses 20 ans

Georges Lini
Georges Lini - © Saskia Vanderstichele

Pour un théâtre qui éveille

La compagnie Belle de Nuit fête cette année son vingtième anniversaire. A l’affiche de l'Atelier 210, "La profondeur des forêts", une pièce de Stanislas Cotton commandée spécialement par son directeur, Georges Lini. Elle s’inspire d’une histoire vraie, celle d’un petit garçon enlevé et battu à mort par deux enfants de dix ans.

Georges Lini : J’avais envie de marquer le coup pour le vingtième anniversaire de la compagnie.  Je voulais aussi  parler de ce fait divers qui m’accompagne depuis très longtemps. Il me fallait donc un texte sur mesure et j’en ai donc parlé à Stanislas Cotton que je connais bien et dont j’apprécie l’écriture. C’est une écriture pseudo poético-enfantine, très proche du conte, avec tout ce que le conte contient aussi de cruauté. C’était nécessaire pour parler d’un sujet comme celui-là, cela nous permettait d’éviter tout réalisme dans le propos. Je ne voulais pas attaquer cette histoire de front, pas non plus de reconstitution historique ou moralisatrice.

Qu’avez-vous eu envie d’exprimer à travers ce fait divers particulièrement monstrueux ?

On sonde toujours l’intime pour en savoir un peu plus sur l’universel. C’est un fait divers qui m’a bouleversé et pour lequel on n’a pas de réponse. Au bout de la réflexion qu’on a eue tous ensemble avec les comédiens, on a conclu qu’on n’est pas faits pour ce monstrueux-là, et on n’est pas fait non plus pour résoudre ce genre d’énigme. C’est inexplicable, comme il y a beaucoup de choses inexplicables autour de nous. Je n’aurais pas voulu être de ceux qui ont eu à prendre des responsabilités dans cette affaire, comme les juges des enfants, par exemple.

On a souvent un regard bien déterminé sur les choses,  on est souvent du côté des victimes, et on interroge rarement la cause du bourreau. Nous avons  voulu démultiplier les points de vue, pour essayer d’être les plus objectifs possible, nous demander comment une telle horreur peut arriver. Un autre thème qui nous était cher c’est celui de la rédemption, du pardon, de la réinsertion.

La rédemption c’est quelque chose de sacré qui a un rapport avec la personne elle-même dans son for intérieur : est-ce qu’on peut se pardonner à soi-même ce qu’on a fait ?

La réinsertion se vit par rapport à la société : est-ce que la société est organisée pour et est-ce que nous sommes capables d’accepter une chose aussi horrible? On est toujours du bon côté ; même quand on fait la guerre, c’est nous les bons !  Nous trouvions intéressant d’avoir un angle d’attaque différent et de nous mettre du côté de ces jeunes qui doivent vivre avec ce qu’ils ont commis et cherchent leur part de bonheur après avoir purgé leur peine.

Mettez-vous en cause la société qui fabrique ces monstres ?

On ne met rien ni personne en cause, notre objectif était de poser un tas de questions mais pas d’y répondre, parce que notre point de vue n’intéresse personne … Notre postulat de départ était que la société a les crimes qu’elle mérite. Et donc que s’est-il passé dans la tête de ces enfants … ? Quelle est la genèse de tout cela ? On peut se poser la même question pour les actes terroristes.

Auriez-vous pu mettre en scène cette pièce il y a vingt ans ? Comment a évolué votre conception du théâtre ?

On travaille beaucoup plus en équipe depuis quelques années, on forme une vraie compagnie avec de nombreux artistes associés. Je n’impose plus ma vision du monde au public, on le laisse se faire son idée en proposant plusieurs points de vue.

Quel est pour vous le rôle du théâtre ?

Poser des questions, éveiller. Il ne s’agit pas de faire la morale ou d’imposer un point de vue, mais de questionner son semblable et faire en sorte que le spectacle accompagne le spectateur au-delà des portes du théâtre, qu’il ne soit plus le même après le spectacle, que sa trajectoire dévie un peu vers quelque chose de mieux. Dans le meilleur des cas c’est ce que je ressens moi-même en tant que spectateur.

Bien sûr notre théâtre n’est pas édulcoré, il est sans concessions ; si on décide de parler d’un fait de société, on en parle franchement. On n’est pas là pour conforter les gens dans ce qu’ils pensent ou dans ce qu’ils sont. Ce serait de la flatterie. Certains le font, et très bien, mais ce n’est pas notre truc. On est là pour étonner au sens large du terme.

Depuis quelques années, la compagnie Belle de Nuit revisite les classiques (Racine, Shakespeare et Feydeau récemment). C’est une vraie envie ?

Oui, absolument, nous avons commencé il y a quatre ans. Il y a vraiment pour nous une interaction permanente entre les classiques et les contemporains. Il faut rendre les classiques contemporains et rendre les contemporains universels et intemporels comme le sont les grands classiques. C’est passionnant et enrichissant. Et d’ailleurs chez les grands contemporains on retrouve souvent des références classiques (aux Grecs anciens, à Shakespeare …).

Vous n’êtes pas tenté par l’écriture ?

Si, mais plutôt par l’écriture collective. Ce qui m’intéresse de plus en plus c’est la désacralisation de la représentation, par exemple pouvoir couper une pièce pour faire intervenir l’acteur. On parle de plus en plus d’acteurs et non plus de personnages. Dans "Tailleur pour dame", par exemple, il y avait des prises de paroles de la part de certaines comédiennes, et c’est encore le cas ici dans "La profondeur des forêts". C’est un petit pas vers l’écriture collective. Mais je reste un passionné de lecture, j’adore découvrir des textes contemporains. Et il y a encore tellement de beaux textes qui n’ont pas encore été joués ! Je n’ai pas envie d’écrire pour faire moins bien que les autres…

"La profondeur des forêts" de Stanislas Cotton

Mise en scène : Georges Lini

Interprétation : Arthur Marbaix, Wendy Piette et Félix Vannoorenberghe

A voir à l’Atelier 210 jusqu’au 10 mars

Prochainement : reprise à l’Atelier 210 de " L’Entrée du Christ à Bruxelles " d’après Dimitri Verhulst, mise en scène de Georges Lini. Avec Eric De Staercke. Du 13 au 17 mars.