Au Théâtre National, La Rive : Tout quitter pour survivre ?

La Rive
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La Rive - © Dominique Houcman/Goldo

CRITIQUE ***

Une route asphaltée défile en noir et blanc sur un grand écran. Monotone et menant on ne sait où. Nous sommes quelque part au Nord de l’Europe. En seconde partie du spectacle, ce sont les chemins désolés de l’île de Lampedusa qui fuiront, eux aussi sans but, mais en couleur cette fois car on y espère, sous le soleil, un avenir meilleur.

Sur le plateau, cinq jeunes femmes vêtues de noir, intensément présentes. Le collectif En Cie du Sud nous avait fortement impressionnés déjà en 2007 avec Montenero, un spectacle qui évoquait l’immigration italienne en Belgique sous un angle inédit, généralement négligé : des témoignages de femmes de mineurs venues dans le sillage de leur mari ou de leur père. Le revoici avec un nouveau projet, construit sur les mêmes bases : la récolte de témoignages et l’importance du chant.

Dans un premier temps, la parole est donnée à des travailleuses, et à travers elles, c’est le monde de l’entreprise mondialisée qui est dénoncé : cadences infernales, pressions permanentes, chantage à l’emploi, concurrence effrénée. Un exemple ? Sonia est employée dans une boîte de cosmétiques. Croissance oblige, on la surveille, on la harcèle, on analyse ses performances sur des critères inhumains. Un "spécialiste de l’excellence" lui a lancé : " Si tu vois un concurrent en train de mourir sur le bord de la route, achève-le ". Comment ne pas avoir envie de tout quitter, de partir ailleurs ou de se jeter sous un train ?

Tout quitter, c’est aussi ce qu’ont risqué les migrants qui ont traversé la mer au péril de leur vie et échouent à Lampedusa. Dans cette seconde partie, ce sont les habitants de ce "dernier coin de l’Europe" qui ont la parole, hommes et femmes. Que peut-on espérer, à quoi peut-on rêver dans ce petit bout de terre qui ne possède même pas un hôpital ? Gianna s’en prend aux journalistes qui veulent connaître le nombre de morts échoués sur le rivage mais se moquent des vivants qui les côtoient. Mais aussi comment vivre à côté de tous ces morts ? Comment supporter la vue de ces corps soulevés par des grues ? Tout quitter est la seule solution pour Gabriele.

Au Nord comme au Sud, dans des contextes différents, c’est ce point de rupture qui émerge, ce moment où partir vers d’autres rives apparaît comme la seule perspective de survie. On est touchés par la force de ces récits singuliers aux résonances universelles, et qui tissent la trame d’une mémoire, en marge de l’Histoire officielle. Grâce aussi à un parti pris de sobriété, tant dans le jeu des comédiennes que dans la mise en scène. Décor minimaliste : un écran, des sièges, des micros et des spots. Les actrices jouent de toutes les possibilités combinatoires de leur quintette : ensembles, solos et autres configurations. Jamais de pathos chez elles, mais beaucoup de sincérité, de ferveur et une colère rentrée mais vibrante. Enfin, en contrepoint du récit, leurs voix résonnent aussi à travers des chants à la beauté âpre et intense inspirés des traditions populaires européennes. Bien plus qu’un décor sonore, la musique est un partenaire du voyage. La Rive nous confirme le talent du collectif En Cie du Sud et l’originalité de sa démarche, entre agitprop, documentaire et théâtre musical.

La Rive de Martine De Michele/En Cie du Sud

Interprétation : Martine De Michele, Nancy Nkusi, Adrienne D’Anna, Valérie Kurevic, Olivia Harkay

A voir au Théâtre National jusqu’au 29 avril