Au Théâtre National "J'abandonne une partie de moi que j'adapte", de Justine Lequette

J'abandonne une partie de moi que j'adapte
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J'abandonne une partie de moi que j'adapte - © Dominique Houcmant Goldo

Un premier spectacle de théâtre-vérité intelligent, pertinent et ludique.

CRITIQUE ***

Raoul Collectif, Nimis Groupe, Darpa Collectif, … et aujourd’hui le Group Nabla, c’est toute une génération de jeunes compagnies, issues principalement du Conservatoire de Liège, qui débarque sur nos scènes. Leurs points communs : une écriture de plateau collective, un regard critique sur la réalité sociale et politique d’aujourd’hui, et une belle dose d’imagination scénique.

Justine Lequette a eu l’excellente idée de construire son premier spectacle à partir du documentaire Chronique d’un été tourné par Edgar Morin et Jean Rouch en 1960, première expérience française de cinéma-vérité. Discussions passionnées dans un nuage de fumée de cigarette, premier clap. Nous voici soudain plongés dans ce classique des cinémathèques. A la base du film : une enquête sur la façon dont les gens " se débrouillent avec la vie ", à travers des questions sur le bonheur, le travail, l’amour, les utopies … Par quelques détails bien observés - cravate, phrasé d’intello parisien - Rémi Faure et Jules Puibaraud incarnent les deux réalisateurs avec une justesse confondante. Aux côtés de Léa Romagny et Benjamin Lichou, excellents eux aussi de bout en bout, ils reconstituent sous nos yeux les " micros trottoirs " dans les rues de Paris ou les entretiens plus intimes entre les murs d’une bibliothèque. Ouvriers, étudiants, artistes, employés, c’est toute la société qui est ainsi sondée, et à l’aube des golden sixties, on perçoit déjà l’insatisfaction et le sentiment d’impuissance qui déboucheront sur les soulèvements de mai 68.

Justine Lequette et ses complices nous transportent ensuite dans la réalité de 2017, tout en restant au cœur du même questionnement sur le bonheur et le sens de nos vies. D’un côté le discours néo-libéral des patrons et des hommes politiques assurant qu’il vaut mieux un emploi précaire que le chômage et l’aide sociale. On entendra notamment un personnage (toute ressemblance avec Emmanuel Macron n’étant pas fortuite) vanter les bienfaits du travail, le mérite, l’effort "qui donne du sens à l’existence", le goût de la réussite. De l’autre côté, des hommes et des femmes lassés de perdre leur vie à la gagner, et d’alimenter une industrie tournée principalement vers la création de nouveaux besoins. C’est quoi le bonheur ? Posséder deux voitures ? Se lever à l’aube et rentrer chez soi, harassé après dix heures de travail ? N’est-il pas temps de remettre en question sa vie professionnelle et sa vie tout court ? D’envoyer une lettre de non-candidature à ce poste tant convoité ?

Le Nabla Group pose les bonnes questions, mais se garde bien d’y apporter des réponses toutes faites. Une suggestion : faire un pas de côté … Après tout, à chacun de trouver son côté. Révélée au dernier Festival de Liège, cette première création de théâtre-vérité est une belle réussite, un bijou d’intelligence, de pertinence et d’invention ludique. Justine Lequette insuffle une formidable dynamique aux comédiens qui se déploient sur le plateau en souplesse et fluidité d’une scène à l’autre, secondés par des décors sur roulettes. Et si le sujet est grave, il est traité ici avec la légère distance de l’humour qui invite à réfléchir en toute liberté.

En pratique

J’abandonne une partie de moi que j’adapte, écriture collective

Mise en scène : Justine Lequette

Interprétation : Rémi Faure, Benjamin Lichou, Jules Puibaraud et Léa Romagny

A voir au Théâtre National jusqu’au 2 décembre