Au Théâtre National, Françoise Bloch met en scène "Points de rupture"

Points de rupture, au Théâtre National
2 images
Points de rupture, au Théâtre National - © ANTONIO GOMEZ GARCIA 2020

Une formidable invitation au sursaut.  CRITIQUE ****

Depuis plusieurs années, Françoise Bloch et sa compagnie Zoo Théâtre questionnent les mécanismes de l’économie capitaliste (consultance, télémarketing, finance,…). Points de rupture nous arrive comme une suite attendue : il s’agit d’explorer ces moments où un individu décide de rompre avec le système ou le groupe dans lequel il s’inscrit, et de tracer une autre voie.

Une pièce de monnaie lancée en l’air. Pile ou face ? Obéir ou désobéir ? Le sort en a décidé : il s’agira d’obéir. A partir de là, Françoise Bloch et ses quatre formidables comédiens (Elena Doratiotto, Jules Puibaraud, Léa Romagny et Aymeric Trionfo) vont explorer le monde du travail et de l’entreprise à travers quelques situations types : réunions d’affaires, entretiens d’embauche, entrevues avec des clients,… A peine caricaturales, ces scènes dessinent un monde sclérosé, pourri par la recherche du profit à tout prix, méprisant pour le personnel et le client. Un monde de manipulation, de domination sur l’autre, et de violence policée. Mais jusqu’où est-on prêt à obéir ? Un cercle est dessiné sur le sol, un pavé posé au milieu, et le mot "mare" devient "marre". Si depuis Mai 68, les manières de l’exprimer ont varié selon les époques, nous dit-on, le ras-le-bol est plus que jamais palpable aujourd’hui. Quand advient-il,  ce moment de bascule où un travail, soudain, semble avoir perdu son sens, où une réunion trahit sa vacuité, où les ordres d’un patron (couper une tarte en trente-sept morceaux, par exemple…) se révèlent absurdes ?

Brusquement, quelqu’un se lève pour dire STOP ! Refus solitaire ou appel  à la colère générale, burn out passager ou révolte globale, c’est toute la gamme des rébellions qui explose ici. De l’hibernation douce au creux d’un hamac jusqu’au refuge collectif dans la nature sauvage, des plus fantaisistes aux plus rationnelles, toutes les pistes vous seront suggérées pour affirmer votre révolte.

Fidèle à sa méthode, Françoise Bloch a réuni une nouvelle équipe de jeunes comédiens déjà remarqués pour leur talent et leur créativité. Et plus que jamais, l’écriture de plateau et le travail collectif, nourris de lectures et d’improvisations,  fonctionnent magnifiquement.  Moins rigoureux dans la forme que ses précédents spectacles, Points de rupture séduit par la force de ses propositions scéniques. Du réalisme de certaines scènes, on passe sans transition à un autre univers, plus poétique : refuser le système, n’est-ce pas aussi revendiquer le droit de rêver et de changer de tempo? Des employés modèles en costume gris interrompent soudain leur réunion pour regarder la lune … Des images vidéo captées en direct ouvrent sur une autre dimension, plus intime, plus sereine, qui invite à s’interroger sur l’état du monde, loin des contraintes.

Engagés et parfaitement complices, les acteurs habitent intensément un plateau animé par cette autre "spécialité" de Françoise Bloch : les meubles sur roulettes qui permettent de rapides changements de scènes et une recomposition perpétuelle du décor, mais soulignent aussi avec ironie l’incapacité du monde de l’entreprise à changer en profondeur.

Comme le meilleur théâtre politique, celui-ci ne donne pas de réponses toutes faites, mais pose les bonnes questions et titille, avec humour et légèreté,  l’intelligence du spectateur. Et au final, ce message, comme un leitmotiv : pour rompre avec le système, il faut un courage "de dingue" !

 lire aussi : l'interview de Françoise Bloch sur le site de Musiq3

En pratique : 

Points de rupture, écriture collective

Mise en scène : Françoise Bloch (Zoo Théâtre)

Jeu : Elena Doratiotto, Jules Puibaraud, Léa Romagny et Aymeric Trionfo

A voir au Théâtre National jusqu’au 10 octobre, au Théâtre de l’Ancre du 23 au 25 mars, et à MARS- Mons Arts de la scène les 31 mars et 1er avril