Au cœur de la ville jungle - Kinky Birds d'Elsa Poisot au Théâtre Le Public : ***

Au cœur de la ville jungle - Kinky  Birds d’Elsa Poisot au Théâtre Le Public : ***
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Au cœur de la ville jungle - Kinky Birds d’Elsa Poisot au Théâtre Le Public : *** - © Alice Piemme

Service des urgences. Une lumière crue fixe un corps étendu sous une couverture en plastique. Qui est cette femme ? Comment est-elle morte ? Ce n’est qu’à la fin du spectacle que nous connaîtrons les circonstances exactes de l’accident. Mais on nous apprend d’emblée l’élément qui est au cœur de la pièce : la victime a subi une agression dans le métro, et aucun des passagers n’est intervenu pour lui porter secours. Le récit est construit comme un puzzle dont les pièces éparpillées reconstituent peu à peu la vérité du fait divers, les circonstances qui l’entourent, de près ou de loin, et le réseau complexe des relations humaines qui se nouent dans les transports en commun d’une grande métropole. Pas d’action linéaire ni d’unité de lieu : on passe d’une rame de métro à un bureau de police, d’une rue à une salle de SAMU Social. Les époques se bousculent, elles aussi ; comprendre le présent exige parfois d’interroger un lointain passé.

L’auteur ne nous montrera pas la scène de l’agression. C’est à travers une galerie de personnages (les Kinky Birds, les "oiseaux bizarres") d’âges, de sexes et de classes sociales différentes que se dévoileront les faits. Et c’est à travers eux  que se pose la question centrale de la pièce : pourquoi personne n’a-t-il bougé ce soir-là dans le métro, ou crié, ou actionné la sonnette d’alarme ? Peur, timidité, lâcheté, indifférence, conviction que d’autres témoins vont intervenir … ? Ils sont plusieurs témoins à être questionnés par la police. Lucas Belvaux avait déjà abordé ce thème dans le film 38 Témoins, inspiré par l’assassinat de Kitty Genovese à New York en 1964. A la suite de ce fait divers, des psychologues avaient mis en évidence un phénomène de groupe, la diffusion de la responsabilité, dont Elsa Poisot a manifestement eu connaissance. Autrement dit, plus il y a de témoins, plus la responsabilité est diluée, chacun escomptant qu’un autre va intervenir.

Si la question de la non-assistance à personne en danger est au centre de Kinky Birds, Elsa Poisot nous plonge également dans les instants ordinaires d’un trajet en métro, avec ses petites agressions verbales, ses dragues minables, son catalogue de préjugés … Ne se trouve-t-il pas là le terreau de nos lâchetés ? Mais l’auteur se garde bien de nous donner des réponses ou de dicter une morale. Et la gravité du sujet ne l’empêche pas de glisser des notes d’humour, comme cette scène de métro hilarante où une jeune beurette portant foulard tient la dragée haute à une bobo, pétrie de bonnes intentions… et d’idées formatées!

Nous connaissions la comédienne Elsa Poisot, nous découvrons ici l’autrice et la metteuse en scène. On l’aura compris, sa pièce est  bien plus qu’un thriller ou une enquête policière. Elle pose aussi des questions essentielles. Par son habile découpage non chronologique et ses digressions maîtrisées, elle nous fait en outre voyager dans l’imaginaire de ses " drôles d’oiseaux ". Les scènes, souvent très courtes, se succèdent avec souplesse, balisées par deux structures sur roulettes aux multiples effets visuels. Enfin il faut saluer les quatre magnifiques comédiens qui, outre leur talent habituel, réalisent une véritable performance puisque chacun incarne deux, trois ou quatre personnages : Nabil Missoumi, Deborah Rouach, Catherine Salée et Imhotep Tshilombo.

Kinky Birds d’Elsa POISOT - Mise en scène de l’auteur

Interprétation : Nabil Missoumi, Deborah Rouach, Catherine Salée, et Imhotep Tshilombo

A voir au Théâtre Le Public jusqu’au 29 octobre et au Centre Culturel de Huy le 17 novembre

Le texte de la pièce est publié aux Editions Lansman